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27 février 2016 6 27 /02 /février /2016 16:38

La désobéissance est considérée comme une infraction consciente et intentionnelle, et celle ci souligne souvent les travers sociétaux.

Elle consiste à ne pas obéir à quelqu'un, à enfreindre, à transgresser et surtout faire ce qui est défendu. Elle prend la forme de refus de l'injustice de l'oppression de la pauvreté entre autre.

Elle s'étend à la désobéissance civile, qui elle est le refus assumé de se soumettre à une loi, un règlement, un pouvoir jugés iniques par ceux qui contestent de façon pacifique.

On peut considérer la provocation, la contestation et pourquoi pas le désintérêt comme des formes de désobéissance avec la forme la plus excessive, l'anarchie.

Les refus peuvent être réactifs(arrachage de plants de maïs transgénique) ou non réactifs( refus de la misère et de l'injustice).

Existe t'il un devoir de désobéissance et est-il légitime?

Dans un système politique ouvert à la négociation est-elle justifiable?

Peut-on la considérer comme constitutif de la démocratie?

In fine est-elle un droit?

La réponse est discutable car dans l'article 2 de la déclaration des droits de l'homme, l'on parle de la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme dont la résistance à l'oppression, mais le rapport entre désobéissance et résistance est-il toujours établi?

Si la désobéissance civile est un acte de refus, est-il pour autant efficace?

Thomas d'Aquin dans la Somme accepte et développe le concept de désobéissance, mais seulement à des lois injustes.

Qu'est ce qu'une loi injuste?

Hanna Arendt et Noam Chomsky ont tenté de fixer les conditions auxquelles la désobéissance est acceptable. La principale est la responsabilité personnelle.

En tout état de cause, le refus est l'expression de libertés, action, volonté et d'esprit.

Obéissance et désobéissance sont des aspects complexes de l'individu et c'est souvent le contexte qui détermine l'action.

Alors, désobéissance civile acte citoyen?

Solon;

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commentaires

Soisye 03/03/2016 17:42

Merci à Patrice pour tous ces commentaires intéressants , malheureusement un peu longs , dont on aurait pu couper certains débuts ...

Je serais plus courte et plus simple , m'appuyant sur ma seule réflexion .

L'enfant à la naissance n'est qu'obéissance . Il ne peut rien faire ,ni penser seul .
Petit à petit il acquiert la possibilité d'agir et de penser par lui-même . Que l'éducation qu'il reçoit favorise ou pas . Il est difficile de parler de démocratie dans l'éducation car quoiqu'il arrive l'enfant immature est face à un adulte plus fort que lui en tout , et donc soumis que ce soit par la force physique ou la force psychologique . Cette dernière étant plus cachée est plus difficile à combattre et s'en soustraire .
Pour que l'enfant devienne adulte il lui est nécessaire de désobéir à l'emprise parentale et sociétale . Ce qui fait que les adultes ne sont pas toujours devenus complètement adultes .

Obéir c'est entrer dans une facilité , le fait d'obéir à quelqu'un , à une loi , une institution , une religion , c'est être déculpabilisé . L'on n'est plus responsable , c'est l'autorité qui est responsable de l'acte . Et plus de personnes obéissent , plus l'acte est reconnu comme "normal" ou "légal" . C'est ainsi que les dictateurs sont puissants , quelque soit le dictateur : homme politique , directeur d'école , président d'une association , chef d'entreprise , enfin quelqu'un qui prend un pouvoir sur les autres avec une violence physique ou psychologique ou monétaire . D'une part les autres obéissent à son pouvoir et lui donnent ainsi une légalité et lui permettent d'élargir sa puissance , d'autre part ceux qui obéissent se déchargent sur lui : de face ou plus souvent dans son dos ils portent des critiques mais se cachent sous son autorité pour accomplir des paroles ou des actes qu'ils n'oseraient pas faire d'eux-mêmes mais qu'ils se permettent car ils n'en sont plus responsables , c'est le "chef" qui a dit . Et on se "doit " d'obéir au chef reconnu par tous . Ce qui peut permettre parfois d'assouvir ses plus profondes pulsions de sadisme ou masochisme , de perversité quelconque , voire pour un faible de se sentir enfin fort ... comme on a pu le voir dans des cas de torture .

Désobéir par contre demande une grande énergie .
Plus grande bien sûr quand l'autorité en face est puissante : un parent , une société et ses lois , etc .. Surtout si la désobéissance peut engager la vie de la personne comme en temps de guerre , ou pour une femme battue , une femme que l'on veut marier de force, ou autre .
Désobéir c'est acquérir la liberté . Or la liberté a un prix : la solitude éventuelle .

Parler de démocratie c'est se leurrer . La loi du plus fort est toujours la meilleure . c'est d'ailleurs le plus fort qui écrit les lois . Même dans nos société , et de plus en plus d'ailleurs , la démocratie est bafouée . Est-elle seulement possible du fait de ce qui est dit précédemment , qu'il est plus facile d'obéir au plus fort . La démocratie est une magnifique notion , et il faudrait pouvoir tendre le plus possible vers .. en premier grâce à l'éducation des enfants , puis des adultes . Construire des êtres qui pourraient s'assumer , être responsables de leurs actes vraiment et pas seulement parce qu'ils suivent des lois .
Les lois devraient être faites pour pouvoir vivre ensemble , pour que chacun trouve sa place et soit reconnu comme un être humain à part entière , tout en étant un être sociable soucieux des autres êtres humains différents de lui mais tout aussi être humain à part entière .
Or les lois sont aussi faites pour sauvegarder la propriété des biens , renforcer le plus fort et le protéger des plus faibles : que ce soit l'appropriation de la terre ... qui normalement est à tout le monde , comme l'eau .. et bientôt l'air que l'on va respirer ne nous appartiendra plus non plus ou pour toute autre appropriation .
Et , ce qui est très humain , car très animal au fond , et nous y revenons toujours , même de manière détournée est la loi du plus fort .
Toutes les belles idéologies nées après des guerres particulièrement horribles , ont été détournées , aujourd'hui nous pouvons voir avec la mondialisation que la majorité des humains est soumis à une minorité qui détient toutes les richesses ... et les lois .

Alors , la question se pose : obéir , désobéir , à qui ? à quoi ? pour qui ? pour quoi ou pourquoi ?
On pourrait penser que de même qu'à l'adolescence l'enfant désobéit à la puissance parentale pour prendre son essor et devenir adulte , les humains par cycles de révoltent en révolutions , grandissent et se détournent des lois établies ou des sociétés établies pour en créer de nouvelles en espérant qu'elles soient plus justes pour le plus grand nombre .

Les personnes ne veulent pas se révolter . Car la révolte , et encore plus la révolution , mène à l'inconnu , or l'inconnu est une aventure , comme dit le dicton "on sait ce que l'on a (ou ce que l'on perd) , on ne sait pas ce que l'on va avoir (ou ce que l'on gagne)" , être dans l'insécurité est le summum de l'angoisse . C'est ainsi que les humains ne se révoltent la plupart du temps que lorsque leur vie est en jeu . ils se dirigent alors là où ils espèrent pouvoir vivre correctement .

Aujourd'hui les personnes peuvent s'exprimer , internet est un merveilleux moyens de communication mondiale à s'approprier pour se libérer , les plus démunis y ont leur place , la femme a gagné une place dans certaines société qui peuvent être un modèle pour les autres . L'enfant et même l'animal sont considérés comme des êtres vivants ayant des droits ... enfin pas encore partout ..
L'humain a changé la donne terrestre , écologique , déjà des prémisses de changements planétaires apparaissent , que l'humain ne peut dominer . Quel sera l'avenir ?

Alors l'avenir est-il dans l'obéissance ou dans la désobéissance ?

Soisye 03/03/2016 17:44

Dommage ce bloc , tous mes paragraphes sont effacés .

Patrice Padilla 01/03/2016 20:43

La rébellion positive

La rébellion positive. 
En famille, 
en couple, 
face à sa hiérarchie
. Isabelle Méténier et Hamid Aguini, Albin Michel, 2012, 200 p., 15 €.

Lisa Friedmann
Mis à jour le 14/05/2013

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Que ce soit en famille ou au travail, un comportement obéissant de bon soldat est valorisé socialement. Les familles se réunissent à Noël, souvent par devoir, pour préserver une harmonie de surface. Les salariés sont capables de participer au harcèlement moral de l’un des leurs par peur, par besoin de sécurité ou d’appartenance. Or ces situations nous épuisent, nous dévitalisent et nous éloignent de nous-mêmes. Isabelle Méténier, psychosociologue et formatrice, et Hamid Aguini, ingénieur, formateur et coach, nous incitent alors à agir en notre « âme et conscience » et nous enseignent la rébellion positive. Ils la définissent comme une approche non violente d’affirmation de soi, qui implique éthique et responsabilité vis-à-vis de soi-même, des autres et du monde. Inspirés par l’analyse transactionnelle, la psychologie positive et la méditation en pleine conscience, les auteurs donnent des clés pour apprendre à défier l’autorité et à nager à contre-courant chaque fois que cela nous semble juste. L’important est tout d’abord de se mettre à l’écoute de soi, de ses émotions, de ses valeurs, de renforcer sa repartie et son sentiment d’autodétermination, pour ensuite oser le changement de comportement et la confrontation. Contrairement à la désobéissance civile, c’est une révolution personnelle, intérieure qui amène à plus de créativité, d’autonomie, de cohérence, qui nous rend acteurs de notre vie.

Patrice Padilla 01/03/2016 20:43

Quand Internet réinvente le politique

Devenir média
L’activisme sur Internet, entre défection et expérimentation
Olivier Blondeau (en collaboration avec Laurence Allard)
éd. Amsterdam, 2007, 402 p., 19 €.Catherine Halpern
Mis à jour le 15/06/2011

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Une enquête menée auprès de cyberactivistes montre comment Internet est devenue un véritable laboratoire politique. Scripts, blogs, forums, listes de discussions reformulent sans cesse les cadres du débat public.
« Don’t hate the media, become the media » (« Ne hais pas les médias, deviens les médias »), lançait en 2001 le chanteur punk Jello Biaffra. Cette injonction est devenue l’un des slogans phares de l’Internet militant, bien décidé à ne pas laisser aux médias traditionnels le monopole de l’information et de la communication. C’est sur ses traces que sont partis vaillamment Olivier Blondeau et Laurence Allard pour comprendre comment Internet, loin d’être un simple gadget électronique, renouvelle le questionnement politique et constitue un véritable laboratoire d’expérimentation. L’atteste par exemple son rôle dans certaines luttes de sans-papiers ou dans les mobilisations de Seattle, Porto Alegre ou Gênes.
Les auteurs, dans un livre informé et riche, montrent que les cyberactivistes n’ont rien des technophiles naïfs et béats que moquait naguère Serge Halimi. Ils ont une vraie culture politique (présentant même souvent un passé de militant traditionnel) et mènent une réflexion sur leurs propres pratiques. Leur désaffiliation vis-à-vis des structures politiques institutionnelles ne peut guère être lue comme une simple défection, elle constitue le point de départ d’une autre prise de parole. Les références de ces « orphelins de la politique » sont hétérogènes : ils puisent autant dans la culture des hackers, ces pirates informatiques provocateurs et créatifs, que dans les avant-gardes artistiques, le situationnisme ou la contre-culture américaine. S’y retrouvent aussi bien des partisans du logiciel libre, attachés au droit au savoir et à l’information, que des altermondialistes, des écologistes ou des artistes engagés.

Mais comment appréhender un objet d’étude mouvant, décentralisé et déterritorialisé, qui sans cesse brouille les pistes et se dérobe ? C’est sur un champ ouvert de pratiques qu’Olivier Blondeau et Laurence Allard ont choisi de travailler, en menant l’enquête au cœur des réseaux activistes sur une durée de dix ans, entre 1995 et 2005. Et en une décennie, force est de constater combien le militantisme sur Internet a élargi son champ. Si les années 1990 voient se multiplier des actions somme toute symboliques de désobéissance électronique, inspirées de la culture des hackers, avec par exemple des envois massifs de données, tel des emails, pour bloquer un système d’information cible, l’Internet militant se constitue réellement en France entre 1995 et 2001 avec les sites Web et les listes de discussions, peu investis encore par les organisations syndicales et politiques traditionnelles. Les activistes, issus souvent de la culture libertaire, voient là un moyen de faire entendre leurs revendications.

À partir de 2001, l’activisme sur Internet prend un nouveau visage grâce à certaines innovations techniques. Le P2P (peer to peer), modèle d’échange où chacun est à la fois client et serveur, permet une importante diffusion de vidéos militantes. C’est ainsi que de nombreuses vidéos circulent pour dénoncer les violences et les provocations policières que subissent les manifestants contre le sommet du G8 à Gênes. Le développement de systèmes de gestion de contenus (CMS) permet en outre de créer facilement, sans bagage technique, des outils pour publier des contenus, qu’il s’agisse de textes, de sons, de vidéos, etc. Ils ouvrent notamment la voie aux blogs que l’on ne peut d’un revers de la main rejeter comme de simples journaux intimes sans dimension politique : ils peuvent constituer un véritable espace d’expression polyphonique. Remettant en cause la conception « romantique » de l’auteur génial et inspiré qui produit seul l’œuvre dont il est l’unique propriétaire, la création du système de licences Creative Commons, contrats types qui favorisent la mise à disposition par les auteurs de leur travail sous certaines conditions, favorise une culture du mix, du détournement, de la création collective. La syndication, dispositif technique qui permet, grâce notamment à un fil RSS, de voir rapidement les dernières mises à jour d’un site, rend pour sa part plus simple le partage et l’échange des contenus. Bref, grâce à ce que l’on appelle le Web 2.0, Internet apparaît comme plus centré sur les utilisateurs qui tissent des liens et favorisent les réseaux sociaux.

Enfin et peut-être surtout, l’activisme sur Internet quitte peu à peu la culture de chambre pour descendre dans la rue grâce aux technologies de mobilité (wifi ou téléphone portable). Des performances, qu’il s’agisse de flashmobs (ces mobilisations éclairs lancées sur Internet) ou de projections en pleine ville, interpellent pour leur part le citoyen. On le voit, Internet apparaît comme un espace foisonnant d’expérimentation politique en incarnant l’absence de centre et de hiérarchie, en tissant des liens, en créant des réseaux sociaux, en ouvrant des espaces libres d’expression…
Reste que, selon Olivier Blondeau et Laurence Allard, il faut « se prémunir contre la tentation de considérer que des objets, des dispositifs peuvent en eux-mêmes “réenchanter la démocratie” ». Il ne faut pas limiter l’apport d’Internet à des outils. Les structures politiques traditionnelles, les partis en tête comme l’a illustré la campagne présidentielle de 2007, ont tous leur vitrine sur Internet, plus ou moins sophistiquée, plus ou moins interactive, et un nouveau parti s’est même baptisé Modem. Mais cet investissement sur Internet ne renouvelle pas en lui-même la démocratie. L’« approche outil » de la politique manque l’essentiel : « L’enjeu est plutôt d’élaborer à travers la technique (...) des manières et des formes d’agir ensemble, de produire du commun en tenant compte de la singularité de chacun. » Reste à déterminer quel rôle politique global saura jouer cette avant-garde numérique, créative et bigarrée, qu’Olivier Blondeau et Laurence Allard présentent dans ce livre, mais aussi, grâce à de nombreux liens et contenus, sur le site http://devenirmedia.net et même sur téléphone mobile http://mob.devenirmedia.net.
Olivier Blondeau
Ater en sciences de l’information et de la communication, docteur de l’IEP-Paris, il est notamment l’auteur, avec Florent Latrive, de Libres enfants du savoir numérique. Anthologie du « libre », L’Éclat, 2000.
Médiamorphoses «2.0 ? Culture numérique, cultures expressives»
n° 21, septembre 2007, 144 p., 15 €.
Blogs, jeux en ligne, circulation de créations et recréations musicales et vidéos : on assiste sur Internet, selon Laurence Allard qui coordonne (avec l’aide d’Olivier Blondeau) ce numéro de Médiamorphoses, à une « publicisation effrénée de toutes ces productions personnelles et de ces contenus expressifs ». Que se passe-t-il sur le Web ? Comment toutes ces « cultures expressives » transforment-elles nos identités ? Comment inventer avec elles de nouveaux principes économiques et juridiques ? Ce dossier « de parti pris » fait le tour des mutations en cours dans le domaine des cultures numériques.
Xavier Molénat

Patrice Padilla 01/03/2016 20:42

Il est permis de devenir soi-même

François de Singly (Profil auteur)
Mis à jour le 18/12/2009

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Les différences de prises de position concernant l’éducation ne renvoient pas seulement à des expertises ou des opinions individuelles ; elles forment système. Schématiquement, deux positions s’affrontent, et sur un terrain qui dépasse l’éducation : elles incarnent deux conceptions des sociétés démocratiques. L’une cherche à dénoncer les excès de la démocratie, de l’éducation démocratique qui engendre des enfants consommateurs, non cultivés et obéissants à la tyrannie du marché. L’autre plaide au contraire pour une extension de la démocratie : l’enfant n’est plus défini avant tout en tant que fils ou fille, en tant que « petit », en tant que devant être soumis à l’autorité, il doit chercher à devenir lui-même comme la société démocratique doit aussi s’organiser elle-même.
Précisons un peu plus ces deux manières de concevoir l’éducation. Si leur objectif déclaré est de former des adultes indépendants et autonomes, le chemin pour l’atteindre diffère fortement. Dans le premier modèle, l’enfant est conçu comme exclusivement petit. Il doit obéir aux grands qui ont une nette supériorité sur lui puisqu’ils sont éclairés par la raison. Le pari de cette éducation est que cette soumission à l’autorité conduit à l’émancipation. Ou pour l’exprimer autrement, l’autonomie s’apprend par l’hétéronomie. Tous les éducateurs qui se situent dans cette orientation prennent toujours comme point de départ l’obéissance. Pour eux, le passage du premier stade au second s’opère par la transgression. La désobéissance devient quasiment une obligation, c’est la sortie de l’enfance. Dans le deuxième modèle, le parti pris est opposé. L’autonomie s’apprend progressivement, conciliable pendant un temps avec un lien de dépendance. L’enfant est petit, mais il est déjà une personne, il est déjà doué de raison, en tout cas cette ressource ne demande qu’à se développer. Il n’est pas contraint pour être lui-même de vivre dans la transgression.

Apprendre par essais-erreurs
Alors que dans le premier modèle, « il est permis d’obéir », cela est même vivement conseillé, dans le deuxième modèle, il est permis de devenir soi-même, de le découvrir par essais et par erreurs. Les différences entre ces deux modèles sont importantes. On peut prendre comme idéal-type du premier modèle les ouvrages d’Aldo Naouri – notamment ces deux derniers, Les Pères et les Mères (2004), Eduquer ses enfants (2008) –, mais il existe des versions plus soft qui, malgré tout, reposent sur les mêmes présupposés. Pour ce pédiatre, les parents doivent commander aux enfants sans leur expliquer les raisons de cet ordre. Pour lui, dès que les parents font le contraire, ils gâchent l’éducation : « Se justifier auprès d’un enfant revient à inverser l’ordre générationnel en lui permettant de juger, en le faisant, autrement dit, juge de soi. Or c’est exactement le contraire de ce dont a besoin l’enfant. (1) » On croirait entendre Emmanuel Kant dans Qu’est-ce que les Lumières ? (1784) se moquer des autorités qui réclament le silence : « Mais j’entends présentement crier de tous côtés : “Ne raisonnez pas !” L’officier dit : “Ne raisonnez pas, exécutez !” Le prêtre : “Ne raisonnez pas, croyez !” » C’est pour cela que A. Naouri condamne l’éducation « à la Dolto » : le fait que les parents expliquent les raisons de leur comportement est jugé antiéducatif.

Le sens des règles
La ligne de clivage entre les deux éducations se situe là : pour les uns, l’enfant doit apprendre la société en comprenant avant tout qu’il y a des places à respecter, celles définies a priori par l’âge et le genre ; pour les autres, l’enfant doit apprendre progressivement à se donner des règles. Cet apprentissage produit nécessairement des essais et des erreurs. L’enfant ne peut pas apprendre du premier coup ce qui lui convient. Le rôle du parent n’est pas de lui inculquer une place, il est de créer un cadre au sein duquel l’enfant peut avoir l’expérience d’un monde « personnel ».
Le parent doit garantir deux choses. Premièrement, il assure une certaine sécurité, en veillant à ce que l’enfant ne prenne pas trop de risques sous le prétexte de partir à la découverte de soi à travers celle du monde. L’éducation démocratique n’est pas le laisser-faire, l’obéissance est également requise mais elle n’occupe pas du tout la même place dans le dispositif. Deuxièmement, le parent doit créer un environnement favorable afin que l’enfant puisse découvrir le sens des règles et celles qui lui correspondent le mieux à l’intérieur de ce cadre (correspondant au respect des besoins de l’enfant, en fixant des limites spatiales et temporelles). Contrairement à l’une des critiques « sociologiques », cette éducation n’est pas destinée aux classes moyennes et supérieures. Il y a un certain mépris dans cette critique : tout se passe comme si les enfants de milieux populaires ne pouvaient pas apprendre autrement les vertus de l’autonomie que par l’obéissance stricte, comme si l’autonomie exigeait un haut niveau culturel. La possession d’un haut niveau culturel ne se confond en rien avec un degré élevé d’autonomie. Ce n’est pas le capital qui fixe le niveau d’individualité ! L’autonomie ne s’apprend pas obligatoirement dans les pratiques culturelles. Avoir un monde personnel et se donner des règles personnelles est possible pour chacun. Cela exige des parents attentifs, et non pas psychanalystes. Pourquoi toujours penser que la démocratie et l’éducation démocratique seraient un privilège (ou une illusion) réservé aux mieux dotés ?

Les excès de l’individualisme
Qu’elles viennent des rangs de la sociologie, de la psychologie, de la psychanalyse, les critiques de l’éducation à l’autonomie reposent sur une défiance vis-à-vis de la démocratie lorsqu’elle concerne la totalité de la société. Cette crainte d’une trop forte démocratie est perceptible pendant la première modernité : si la modernité est « clôturée (2) », si l’éducation républicaine se méfie de l’expression personnelle, c’est pour éviter les excès du mauvais « individualisme » selon Emile Durkheim (L’Education morale, 1904-1905).
Ce qui importe avant tout c’est d’imposer par la discipline les règles de la société : « Le sujet forgé par le programme institutionnel devient son propre censeur en se plaçant du point de vue d’un autrui généralisé constituant son for intérieur. De cette manière, ce qu’il y a de plus social en lui est aussi ce qu’il y a de plus intérieur », explique le sociologue François Dubet (3). Dans l’éducation de la première modernité, l’enfant apprend les règles générales pour qu’il puisse échapper à la tyrannie de son intimité, de ses pulsions. Tout comme Durkheim défend le mariage sans divorce (par consentement mutuel) pour préserver l’individu de ses désirs illimités, il défend une éducation centrée sur l’obéissance pour que l’enfant apprenne, en se cognant contre les murs éducatifs, les limites d’un individualisme « concret », personnel.

Un voyage personnalisé
Cette méfiance vis-à-vis des enfants, et au-delà des individus, ne se termine pas avec l’entrée dans la seconde modernité, à la fin des années 1960. Elle a toujours autant d’intensité, tout en changeant de justification. Jacques Rancière aide à comprendre cette continuité et ce retournement. En effet, pour lui, « la haine de la démocratie (4) » s’exprime au nom de l’excès, supposé, de la démocratie : aujourd’hui, « il y a trop d’individus qui prétendent au privilège de l’individualité ». Ainsi l’enfant serait devenu roi, n’apprenant plus sa place, ne respectant plus les positions assignées, tout comme le mode de reproduction est devenu fou. Pour la vision dénonciatrice de la période contemporaine, il y aurait « un partage entre deux humanités : une humanité fidèle au principe de la filiation et de la transmission, et une humanité oublieuse de ce principe, poursuivant un idéal d’autoengendrement », comme l’analyse J. Rancière. Il est possible de prolonger cette analyse au domaine de l’éducation : pour les partisans de la verticalité inscrite dans la filiation, promouvoir une éducation centrée sur l’autonomie est une aberration. La démocratie dans la société et dans l’éducation est dangereuse puisqu’elle prône une trop grande émancipation de l’individu. Agir ainsi, c’est aller contre l’intérêt de l’enfant et de l’adulte qui ont besoin de limites. S’ils ne les ont pas eues, ils les réclameront tôt ou tard : « Si vous élevez vos enfants en démocrates, affirme A. Naouri (5), vous avez de fortes chances d’en faire plus tard des fascistes. » L’enfant doit donc être tenu par une stricte discipline.
Les discours éducatifs qui sont avant tout centrés sur l’obéissance (même tempérée) reposent sur une telle vision du monde insistant sur la dimension verticale, la transcendance. Vouloir remettre en cause cette verticalité conduit à « une catastrophe anthropologique, à une autodestruction de l’humanité », ajoute J. Rancière. Dans ce modèle éducatif, la transcendance religieuse, si elle doit être remplacée, ne peut l’être que par une autre transcendance, celle de la société, représentée par les parents et les maîtres d’école (ou encore par des savants clairvoyants). Au contraire selon le second modèle, la transcendance des autorités traditionnelles n’a pas à être remplacée par une autre verticalité ; elle doit laisser la place à un autre régime, plus démocratique, plus participatif, à un « individualisme démocratique », selon l’expression de J. Rancière.
C’est pour cette raison que l’on peut nommer le second modèle « l’éducation démocratique ». Elle accorde une place modeste à l’obéissance hétéronome, ayant pour sens la sécurité plus que le dressage. Elle vise à ce que l’enfant puisse découvrir qui il est. Pour que l’enfant devienne lui-même, l’éducation démocratique ressemble à un voyage personnalisé et non plus à un voyage organisé (6). C’est en effet dans le voyage lui-même que l’enfant fait cette découverte, comme l’explicite Hermann Hesse : « La vie de chaque homme est un chemin vers soi-même, l’essai d’un chemin, l’esquisse d’un sentier. Personne n’est jamais parvenu à être entièrement lui-même ; chacun, cependant tend à le devenir, l’un dans l’obscurité, l’autre dans plus de lumière, chacun comme il le peut. » L’éducation n’est plus un temps réservé à l’enfance, elle est tout le long de la vie…

NOTES :
(1) Aldo Naouri, Les Pères et les Mères, Odile Jacob, 2004.
(2) Peter Wagner, Liberté et discipline. Les deux crises de la modernité, Métailié, 1996.
(3) François Dubet, Le Travail des sociétés, Seuil, 2009.
(4) Jacques Rancière, La Haine de la démocratie, La Fabrique, 2005.
(5) Aldo Naouri, Eduquer ses enfants. L’urgence aujourd’hui, Odile Jacob, 2008.
(6) François de Singly, Comment aider l’enfant à devenir lui-même ?, Armand Colin, 2009.
Quelle place pour la transmission dans l'éducation démocratique
Dans l’éducation autoritaire, la transmission est le processus le plus important, associé à l’obéissance. C’est normal puisque l’enfant doit apprendre de ceux qui le précèdent, les parents et les professeurs savent ce dont il a besoin. Dans l’éducation démocratique, la transmission occupe une place secondaire. L’enfant est une personne, un individu qui a pour mission sociale avant tout de devenir lui-même. Mais il est aussi « fils » ou « fille », membre d’une ou de plusieurs familles. A ce titre, ses parents lui transmettent ce qui correspond le mieux à cette identité, la culture familiale, ou encore les marqueurs de l’identité familiale. Cependant, le rôle des parents ne se limite pas du tout à la fonction de transmission. Il comprend tout autant la dimension d’accompagnement (en proposant des activités, des terrains d’exercice du moi), la dimension d’écoute, d’aide, de soutien : ces deux dimensions étant nécessaires pour se construire comme individu autonome.
Si l’objectif de l’éducation démocratique, conformément à la philosophie des Lumières, est l’autonomie, une certitude alors, l’autonomie – comme l’amour – ne se transmet pas. Mais elle s’apprend. Il est nécessaire de bien distinguer transmission et apprentissage. Apprendre est plus que jamais nécessaire, mais apprendre dans un rapport vertical (nom de la transmission) est une forme, à côté de l’apprentissage dans un rapport horizontal, ou d’autres modalités. Pour l’exprimer simplement, le cours magistral n’est pas obligatoirement une forme supérieure d’apprentissage. La transmission reste centrale surtout pour tout ce qui est histoire, sentiment d’appartenance au passé (familial, national, religieux), pour tout ce qui renvoie aux racines. Mais l’individu doit aussi voler de ses propres ailes, et il l’apprend par des procédures qui ne relèvent pas toutes de la transmission. L’éducation démocratique insiste plus sur l’apprentissage sous toutes ses formes. Là encore, on peut relire Jacques Rancière dans Le Maître ignorant (1987) pour comprendre comment un professeur, ou encore un parent, peut aider l’élève à apprendre, sans se soumettre au primat de la transmission.
François de Singly
François de Singly
Professeur à l’université Paris-V, sociologue de l’individu, du couple, de la famille et des adolescents, il vient de publier Comment aider l’enfant à devenir lui-même ?, Armand Colin, 2009.
À LIRE AUSSI
Désobéir, ça s'apprend !
Le clash des idées - 20 livres qui ont changé notre vision du monde, Mensuel n°211, janvier 2010

Patrice Padilla 01/03/2016 20:41

Dynamiter ou dynamiser la démocratie ?

Jean-Vincent Holeindre
Mis à jour le 08/01/2012

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Démocratie, crise ou renouveau ?
La plupart des démocraties des pays développés vivent une crise de confiance. Le renouveau passe-t-il par une redynamisation ou par un dynamitage du système ?
Aujourd’hui, tout le monde ou presque se réclame de la démocratie. Pourtant, personne n’est d’accord sur ce qu’elle devrait être. Démocratie libérale ou radicale ? Démocratie participative ou représentative ? Démocratie locale ou centralisée ? Il existe aujourd’hui quantité d’analyses sur l’état de la démocratie et sur les moyens de la renouveler. Ces questionnements traduisent la vitalité du débat démocratique et de la théorie politique contemporaine. Mais ils montrent également que la démocratie semble n’avoir jamais autant douté d’elle-même. Incontestable comme modèle politique, elle est incertaine sur la direction à prendre.
Le triomphe de la démocratie à la fin du XXe siècle s’est accompagné d’une perte de confiance dans sa capacité à résoudre les crises du nouveau siècle, qu’elles soient économiques, sociales ou internationales. Incapacité, d’abord, de la démocratie à exporter son propre modèle, comme le montre l’échec de la stratégie du democracy building en Afghanistan et en Irak (1). Incapacité, ensuite, à réduire les inégalités économiques et sociales, ainsi que le montrent les travaux récents sur la pauvreté (2). Incapacité, enfin, à restaurer la confiance entre gouvernants et gouvernés, comme en témoigne l’abstention et le vote sanction lors des élections. Cette dernière incapacité est peut-être la plus grave car elle englobe toutes les autres. Si crise de la démocratie il y a, c’est d’abord une crise de confiance des citoyens dans le système démocratique, qui s’exprime par le rejet des élites politiques, médiatiques et intellectuelles. Les chercheurs s’attachent ainsi à proposer des diagnostics de crise qui, s’ils sont extrêmement variés, tournent pour la plupart autour de ce problème de confiance entre le peuple et ses représentants.

Les diagnostics de crise
L’historien Pierre Rosanvallon met l’accent sur le sentiment de « défiance » qu’éprouvent les citoyens à l’égard du pouvoir politique (3). Sur la démocratie représentative se greffe désormais une « contre-démocratie », qui exerce un pouvoir d’empêchement, mais peut aussi représenter un moyen de revitaliser une vie politique moribonde. La contre-démocratie, ce n’est pas être contre la démocratie, c’est d’abord considérer qu’on peut faire de la politique autrement (dans la rue, dans les ONG, sur Internet, etc.). P. Rosanvallon explique que, contrairement aux apparences, les citoyens sont intéressés par la politique et prêts à s’y engager. Mais il souligne également qu’un réel malaise s’est installé dans l’esprit des citoyens qui considèrent la démocratie comme une aristocratie déguisée. Alain Badiou et Slavoj Zizek, dans une perspective beaucoup plus radicale, vont jusqu’à dire que la démocratie est une illusion et qu’à tout prendre, un régime ouvertement autoritaire vaut mieux qu’une démocratie « molle » et hypocrite. Préfaçant les discours de Robespierre, Zizek loue la « violence divine » de la terreur révolutionnaire, qu’il oppose au capitalisme mondialisé et au « matérialisme démocratique » (4).
Pour comprendre l’écho dont bénéficient ces thèses, il est nécessaire de tenir compte du contexte dans lequel elles s’inscrivent. Depuis l’implosion du régime soviétique au tournant des années 1990, la démocratie est d’autant plus prise pour cible par les uns qu’elle est montrée en exemple par les autres. à l’origine des nouvelles critiques de la démocratie, il y a l’idée selon laquelle l’histoire humaine se serait achevée par la victoire, en forme d’apothéose, des démocraties libérales sur les totalitarismes. Cette croyance a été de courte durée. En réalité, la disparition des ennemis historiques de la démocratie (bolchévisme et nazisme) n’a pas réglé tous ses problèmes internes. D’autres sont apparus par ailleurs, comme le constate Marcel Gauchet dans La Démocratie contre elle-même. Les démocraties actuelles ne sont plus menacées de l’extérieur par un tyran en chair et en os qui voudrait les éliminer. Elles sont désormais rongées de l’intérieur par un mal redoutable car difficile à circonscrire. Crise de la représentation ? Désertion civique ? Inégalités économiques et sociales ? Discriminations ? Tous ces phénomènes sont des symptômes plus ou moins visibles de la crise des régimes démocratiques contemporains. Il reste que les observateurs ne parviennent pas à s’entendre sur les causes profondes du mal.
Toutefois, les penseurs attachés à la tradition libérale et ceux qui prônent une démocratie « radicale » semblent s’accorder sur un point : la remise en cause des libertés fondamentales au nom de la sécurité représente un réel danger. Cette tension entre liberté et sécurité est à l’œuvre dans l’ensemble des régimes démocratiques « néolibéraux », avec des effets tout à fait concrets sur la vie sociale. Plusieurs enquêtes récentes ont en effet relevé la montée en puissance du discours sécuritaire, observable à tous les niveaux de la société, sur des problèmes graves ou en apparence anecdotiques  : que l’on pense à l’explosion des gardes à vue et des détentions provisoires, aux campagnes pour l’hygiène alimentaire («  Cinq fruits et légumes par jour  ») et pour la sécurité routière. Ainsi a-t-on sérieusement envisagé de mettre en place un couvre-feu pour empêcher les jeunes de se tuer sur la route le week-end. L’idée a été pour l’instant abandonnée, mais la régulation du risque et le principe de précaution constituent assurément des «  priorités gouvernementales  ». Comme le suggère le sociologue Ulrich Beck, les démocraties contemporaines peuvent être décrites comme des « sociétés du risque », où les citoyens cherchent à dominer leur sentiment d’insécurité (5). Dans ce contexte, le rôle de l’État est ambivalent. L’État est responsable de la sécurité des citoyens, et c’est la raison pour laquelle il est tenu de prendre en charge et de coordonner les « politiques du risque ». Mais si l’État ne parvient pas à gérer correctement la crise (comme ce fut le cas avec la crise de la vache folle et plus récemment lors de la controverse autour des téléphones portables), il ne fait alors qu’attiser le sentiment d’inquiétude des citoyens au lieu de le dissiper (6).

Un néolibéralisme des règles
L’accumulation des règles et la juridicisation de l’ordre politique peuvent avoir pour effet de réduire la liberté de chacun au nom de la sécurité de tous. Jusqu’où, dès lors, pousser l’impératif de sécurité sans toucher aux principes libéraux qui caractérisent la vie démocratique ? En posant cette question, un certain nombre de théoriciens du droit, comme Philippe Raynaud et Denis Salas, incitent à la vigilance, tout en suggérant que le problème est en réalité plus profond et complexe (7).
En effet, ce qu’on observe aujourd’hui dans les sociétés démocratiques, c’est une mutation des principes libéraux eux-mêmes. Le libéralisme se transforme en « néolibéralisme », ce qui affecte du même coup les démocraties. Le néolibéralisme des règles diffère sensiblement du libéralisme politique qui s’est déployé en Europe dès la fin du XVIIIe siècle à travers la forme politique nationale. Le premier est en effet fondé sur la toute-puissance de l’économie et du droit tandis que le second plaide en faveur d’une primauté du politique sur les sphères économiques et juridiques. Le danger majeur pointé par des auteurs comme Pierre Manent et M. Gauchet, dans la continuité de Tocqueville, c’est la dépolitisation des démocraties, qui s’exprime notamment par la désertion civique. Dans un régime libéral poussé à l’extrême, les citoyens renoncent à prendre en main leur destin politique pour se replier sur la sphère privée, en déléguant à l’État la planification de l’avenir. Mais dans la perspective néolibérale, l’État renonce lui aussi à une partie de ses attributions au profit du marché ou d’organisations infra et supranationales. Dès lors, qui est responsable ? Au XXIe siècle, l’enjeu essentiel selon M. Gauchet, c’est de former un régime politique démocratique capable de tenir compte du désir d’émancipation des individus et d’assurer dans le même temps le bon gouvernement de la collectivité (8). Cela n’est possible à ses yeux que si l’État et les citoyens se donnent les moyens d’agir à nouveau sur le cours des événements. Ainsi, la crise des subprimes en 2008 a mis en lumière le besoin de régulation politique de l’activité financière, par exemple par la mise en place d’un protectionnisme (9). Elle a aussi mis en avant le rôle décisif des États dans l’élaboration de politiques économiques, sociales et environnementales concertées à l’échelle régionale, voire mondiale.
Pour P. Manent, les difficultés de la démocratie, du moins en Europe, viennent davantage du discrédit de la nation (10). Ce dernier interprète le rejet de la nation comme un refus de la politique : les citoyens préfèrent être administrés par des règles de gouvernance (juridiques, morales et économiques) que par un gouvernement représentatif qu’ils considèrent comme illégitime et arbitraire en dépit de l’élection. Pour P. Manent, un régime politique ne peut de toute façon s’épanouir que s’il est associé à une forme politique idoine. Les Anciens ont réalisé la démocratie directe dans le cadre de la cité. Les Modernes ont réalisé la démocratie représentative à l’intérieur des nations. Les Européens peuvent-ils se gouverner démocratiquement sans forme politique, par le truchement des procédures de Bruxelles ? Rien n’est moins sûr selon P. Manent, rejoint sur ce point par Paul Thibaud et Jean-Pierre Le Goff. Prenant l’exemple du problème européen, ces auteurs expliquent que la contrainte extérieure, « l’adaptation » à la mondialisation ou encore l’impératif de « modernisation » sont des alibis commodes avancés par les gouvernements pour ne plus assumer leurs responsabilités politiques (11).
Pour sortir de cette impuissance organisée, doit-on compter sur un retour de la nation et du politique opéré au moyen des mécanismes traditionnels (parlement et exécutif) ou bien sur un sursaut « citoyen » issu de la société civile ? Peut-on concilier démocratie représentative et démocratie participative ? Les réponses apportées par la théorie politique pour relancer la démocratie ne nous donnent pas de sésame. Elles mettent plutôt en lumière les clivages politiques actuels.

Controverses sur la participation démocratique
Dans la pensée de gauche, un débat oppose ainsi les théoriciens de la démocratie radicale, qui veulent «  dynamiter  » la démocratie libérale, à des auteurs plus modérés, qui veulent la dynamiser ou la revivifier, par exemple en redéfinissant les modalités de la participation du peuple.
Les premiers pensent que la démocratie doit cesser d’être libérale pour être réellement démocratique  : c’est le point commun d’auteurs aussi différents que Naomi Klein, Toni Negri, Jacques Rancière ou Alain Badiou, qui sont plus ou moins proches des nouveaux mouvements sociaux (12). Pour ces penseurs, les contestations sociales ne sont pas des pathologies mais bien des régénérations « par le bas » de la vie démocratique, rendues possibles grâce à l’égalité fondatrice des citoyens. Ceux qui disent le contraire expriment, selon J. Rancière, une « haine de la démocratie (13) » en se réfugiant dans une conception restrictive, institutionnelle, de la vie politique. Tout l’enjeu est donc de préserver l’intensité de la vie démocratique qui prend forme dans les luttes sociales et non dans les parlements. Inspirés par J. Rancière, Michel Foucault et Pierre Bourdieu, les théoriciens de la gauche radicale imaginent ainsi des «  stratégies  » pour résister à la domination des pouvoirs en place : boycott, désobéissance civile, émeutes (14)… Chez A. Badiou, dont l’admiration pour Mao ne s’est jamais démentie, le propos prend même une connotation révolutionnaire. Les « sans » (sans-papiers, sans emploi, sans logement) doivent s’allier entre eux, aux côtés des intellectuels, pour faire advenir « l’événement », autrement dit le moment révolutionnaire, qui constitue le jugement suprême. Selon A. Badiou, l’élection n’a aucune valeur « démocratique » substantielle ; elle n’est qu’un leurre mis en avant par les classes dominantes pour s’arroger le pouvoir et discréditer les contestations issues des mouvements sociaux (15). À côté de ces courants qui se situent dans l’héritage du marxisme, d’autres analyses prennent au sérieux la mise à l’écart du peuple tout en proposant des solutions moins radicales. Pour Yves Sintomer et Loïc Blondiaux, la démocratie libérale souffre effectivement de ne pas savoir donner la parole aux citoyens (16). La démocratie participative corrige en partie les défauts de la démocratie représentative, car elle permet de renouer le lien entre gouvernants et gouvernés. Les « jurys citoyens » et les dispositifs de démocratie locale sont ainsi conçus comme des compléments à la démocratie représentative et non comme un substitut.
Il y a lieu cependant de s’interroger sur la pertinence du concept de participation comme ressort principal de la vie démocratique.Dans l’un de ses romans, Milan Kundera relate cette histoire qui a lieu à la fin du printemps de Prague en 1968, quand les Soviétiques envahissent la Tchécoslovaquie. M. Kundera décrit une vieille dame dans la rue, au milieu des chars russes qui entrent dans la ville. La vieille dame se dirige vers son verger pour s’assurer que ses poires sont mûres, sans même jeter un œil sur les chars russes. La vieille dame aurait-elle dû résister plutôt que de cueillir ses poires ? M. Kundera ne répond pas à la question. Mais quoi qu’il en soit, une communauté politique qui oblige ses membres à lutter contre l’oppression ou même à cueillir les poires n’est pas une démocratie. La démocratie est le seul régime où les vieilles dames peuvent choisir librement de cueillir leurs poires ou de s’engager dans les luttes politiques. Liberté est laissée au citoyen de participer ou pas (17).

L’avenir des démocraties
Comment concilier la liberté des citoyens avec les nécessités du gouvernement, qui doit décider, trancher, trouver des compromis ? Telle est la croix de la théorie politique contemporaine. Ce défi n’est pas nouveau. Il est consubstantiel à la démocratie. La démocratie est par excellence le régime du mouvement, du progrès, tandis que la monarchie est celui des positions établies à la naissance. Le ressort profond de la démocratie moderne, c’est cette insatisfaction chronique qui la pousse à avancer, toujours plus vite, toujours plus loin. C’est l’une de ses principales forces, mais aussi l’une de ses faiblesses. L’incertitude et le goût d’inachevé sont le prix à payer pour le mouvement et la liberté démocratique. D’où le sentiment que la crise, en démocratie, est un mal récurrent, voire permanent. «  Rien n’échoue comme le succès  », disait Gilbert Chesterton. Cet aphorisme s’applique bien à nos vieilles démocraties, qui ont triomphé mais souffrent de n’avoir jamais atteint leur but.

NOTES :
1. Voir notamment A. de Hoop Scheffer, Hamlet en Irak, CNRS, 2007.
2. S. Paugam, La Disqualification sociale. Essai sur la nouvelle pauvreté, Puf, 2009.
3. P. Rosanvallon, La Contre-Démocratie. La politique à l’âge de la défiance, Seuil, 2006.
4. S. Zizek, Robespierre, entre vertu et terreur, Stock, 2008.
5. U. Beck, La Société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Flammarion, 2001.
6. O. Borraz, Les Politiques du risque, Presses de Sciences Po, 2008.
7. P. Raynaud, Le Juge et le Philosophe. Essais sur le nouvel âge du droit, Armand Colin, 2008 ; D. Salas, La Volonté de punir. Essai sur le populisme pénal, Pluriel, 2008.
8. M. Gauchet, La Démocratie d’une crise à l’autre, Éditions Cécile Defaut, 2007.
9. J.-L. Gréau, La Trahison des économistes, Gallimard, 2008.
10. P. Manent, La Raison des nations. Réflexions sur la démocratie en Europe, Gallimard, 2006.
11. J.-P. Le Goff, La Barbarie douce ou la modernisation aveugle des entreprises et de l’école, La Découverte, 2003 ; P. Thibaud, « Impliquer les nations dans le projet européen », Le Monde diplomatique, janvier 2007.
12. G. Agamben, A. Badiou, D. Bensaïd, W. Brown, J.-L. Nancy, J. Rancière, K. Ross, S. Zizek, La Démocratie dans quel état ?, La Fabrique, 2009.
13. J. Rancière, La Haine de la démocratie, La Fabrique, 2005.
14. M. Baba, Guérilla kit. Ruses et techniques des nouvelles luttes anticapitalistes, La Découverte, 2008.
15. A. Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ? Lignes, 2007. Pour une étude sur les théoriciens d’extrême gauche, voir P. Raynaud, L’Extrême gauche plurielle. Entre démocratie radicale et révolution, Autrement, 2007.
16. Y. Sintomer, Le Pouvoir au peuple. Jurys citoyens, tirage au sort et démocratie participative, La Découverte, 2007. L. Blondiaux, Le Nouvel Esprit de la démocratie. Actualité de la démocratie participative, Le Seuil, 2008.
17. G. Delannoi, «  Rigueur ou scientificité dans l’étude de la politique  », séminaire Approches du politique, Cevipof, Sciences Po, 4 février 2009.
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