Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
5 septembre 2014 5 05 /09 /septembre /2014 10:32

Jeudi 18 septembre 2014 à Pézenas

Sujet: QUE PENSER DU PRINCIPE DE PRECAUTION?

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Patrice Padilla 01/03/2016 21:15

Et l'humanité incendia la planète

Alain Gras (Profil auteur)
Mis à jour le 29/11/2011

commentaires 0 commentaire
Envoyer à un amiVersion imprimableAjouter cet article à mon classeurAugmenter la taille de la policeDiminuer la taille de la police
Article issu du numéro
Consultez le sommaire du magazine Affaires criminelles
>> Consulter le sommaire
Grands Dossiers N° 25 - déc 2011/ jan-fév. 2012
Affaires criminelles - 7€50
Je commande
le magazine - 7€50
J'achète
le dossier en ligne - 4 €
>> Voir tous les articles du dossier
L'histoire du climat
Il y a un peu plus d’un siècle s’imposa
le choix du feu : utiliser toujours plus 
de carburants fossiles pour nourrir 
la croissance économique. Cette bifurcation mena au réchauffement planétaire, 
mais d’autres choix auraient été possibles…
Ces dernières décennies, l’humanité a pris conscience du fait que l’usage massif de l’énergie fossile conduisait nécessairement au réchauffement climatique. Ce constat renvoie à une question qui concerne tout autant l’anthropologie et la philosophie que l’histoire des techniques. Car le projet de domination de la nature par la technique et la science, au fondement de la révolution industrielle*, se trouve non pas en continuité, comme on veut nous le faire croire, mais en rupture avec l’« évolution » de nos sociétés.
Dans nombre de civilisations, des freins sociaux ont joué, comme une sorte de principe de précaution implicite, pour maintenir l’évolution technologique dans un cadre éthique, celui d’une représentation du monde où la puissance n’est pas seule en cause. Sans doute aussi l’Occident a-t-il fait jouer ce principe à l’occasion. Mais l’histoire des techniques ne le voit pas. Toute une part de l’histoire de l’Occident, celle des vaincus technologiques, reste à retrouver (1).


L’énergie fossile, 
un choix de société

L’évolution technique doit, en effet, se concevoir non comme une ligne continue que l’on nomme aujourd’hui progrès, mais comme une suite de trajectoires inscrite dans le social. L’automobile, intimement liée au problème du réchauffement climatique, en fournit une illustration très simple : ce véhicule ne prend pas la suite de la diligence, du char à banc ou du carrosse. Il devient dès l’origine un emblème de la nouvelle société individualiste, de consommation et surtout de confort, un « home mobile », un « chez soi » que l’on déplace à volonté. Toute la trajectoire de l’automobile peut se lire dans cette perspective, à tel point qu’aujourd’hui les équipements de bord deviennent l’élément principal dans le poids de la voiture. Dans l’une de ses fonctions, elle prolonge les autres transports, mais son succès tient à sa nouvelle place dans l’imaginaire contingent en train de naître. L’automobile suit une trajectoire qui commence dans les années 1880 et finira… bientôt sans doute, mais on ne connaît pas l’échelle de temps.

De même, l’avion est le fruit d’un hasard politico-militaire, la guerre de 1914-1918, où il se révéla très utile pour « descendre » son rival le dirigeable. Quant à nos avions intercontinentaux actuels, ils doivent une bonne part de leur réussite à la technologie des forteresses volantes, perfectionnées pour les bombardements sur l’Allemagne nazie.

Il est absurde, comme le soulignait l’historien Bertrand Gille, de parler d’un « artefact » pris isolément. Celui-ci s’insère toujours dans un système technique qui constitue son environnement et lui donne vie. Entre le système « hippomobile » et celui « automobile », pour reprendre l’exemple précédent, on voit qu’il n’y a pratiquement aucun point commun. Et ce constat du caractère social de la technique implique la liberté de l’homme dans les choix collectifs qui sont faits à chaque moment du monde. Il n’y a pas de fatalité technique, et la révolution industrielle aurait pu ne pas avoir lieu, ou prendre place ailleurs, en un autre temps. En ce moment de désarroi face à l’avenir, il est urgent d’en prendre conscience.

Au XVIIIe siècle, les divers éléments, l’eau, la terre ou biomasse, l’air ou vent, le feu ou chaleur, étaient également mis à contribution. La première révolution industrielle, qui s’est déroulée dans la seconde partie du XVIIIe siècle en Angleterre, s’appuyait exclusivement sur les énergies renouvelables, bois et eau essentiellement. Le charbon ne servait que pour le chauffage des locaux et habitations. La notion d’industrialisation est d’abord celle d’une organisation sociale nouvelle (concentration de la main-d’œuvre et déqualification du travail humain) liée à l’obsession productiviste du capitalisme naissant. La pompe de Watt, qui sert souvent d’emblème aux sectateurs de l’énergie fossile, n’a joué pratiquement aucun rôle : il n’y avait que 2 000 pompes installées, et encore uniquement en Grande-Bretagne, en 1800, ce qui est dérisoire.

Les métiers à tisser à vapeur, cause de la fameuse révolte luddite dans les Midlands (1812), puis la locomotive (Rocket de Stephenson, 1829) vont bien plus tard modifier la donne et ouvrir la voie à l’usage de l’énergie fossile. La poignée d’inventeurs qui ont fait passer le moteur thermique de l’étape de l’invention à celui de l’innovation sociale étaient tous anglo-saxons, pénétrés de l’idée venue du puritanisme de la nécessité d’agir productivement en ce monde et d’entrer dans le « huitième jour de la Création » afin de continuer l’œuvre de Dieu. Car le passage à l’énergie fondée sur la puissance du feu est aussi lié à un changement d’imaginaire. Au début, seul un tout petit cercle en fait la traduction expérimentale, dans les Midlands anglais ou le sud de l’Écosse.

L’irruption de l’énergie fossile correspond donc à un véritable choix de société. Il s’est produit pour des raisons qui tiennent tout autant à des changements de mentalités qu’à des découvertes. Car l’histoire est pleine d’inventions qui ne sont jamais devenues réalité sociale, et il aurait pu en être de même des machines à vapeur. Mais sans doute un nouveau contexte idéologique, politique et religieux (ou spirituel laïc, je pense aux saint-simoniens artisans du développement du chemin de fer en France) a-t-il favorisé cette bifurcation technologique. Sans doute aussi le fait politique de l’échec napoléonien a-t-il ouvert la voie au machinisme anglais.

En outre les mentalités changent sur un autre plan. La recherche de la vitesse, par exemple, devient à ce moment, bien avant l’arrivée du train, un élément important du paysage socioéconomique. Avec une technologie identique, le moteur cheval, le trajet Paris-Marseille passe de 9-10 jours en 1750 à 3-4 jours en 1834. Tandis que l’invention du télégraphe (1840-1850) rend possible la communication instantanée, c’est-à-dire la vitesse absolue.

Une vision « thermodynamique » de la société se met ainsi en place avec, d’une part, des machines qui agissent et, d’autre part, des thèses sur les relations entre chaleur et énergie qui donnent un nouveau statut au « travail » de ces machines. Ce travail devient un concept central dans le vocabulaire du capitalisme libéral en plein essor – Sadi Carnot énonce le deuxième principe de la thermodynamique, en 1824, dans sa « Réflexion sur la puissance motrice du feu ». Mais ce principe, qui deviendra celui de l’entropie, ne sera formalisé qu’avec le physicien Rudolf Clausius en 1865.


Maîtriser la nature

Le choix vapeur-chaleur-travail va mettre la technoscience sur la voie d’une recherche littéralement effrénée de la maîtrise de la nature, non seulement en privilégiant un seul élément, le feu, mais en favorisant à chaque moment de la trajectoire technologique des solutions « lourdes » par opposition à des usages locaux et spécifiques. Il marque le véritable début de l’anthropocène, au moins dans son stade avancé.

Les exemples foisonnent de technologies qui tournent court ou bien sont totalement oubliées, parce qu’avec l’arrivée de l’énergie fossile elles sont restées bloquées dans leur évolution, exclues de l’histoire comme il en arrive toujours des vaincus. Le dirigeable en offre une illustration récente. Ou le méthane, dont on retrouve les qualités aujourd’hui, un biogaz dont les effets sont connus depuis la fin du XVIIIe siècle, actuellement utilisé en Inde pour la cuisson alimentaire. Dès les années 1830, Antoine Becquerel découvre l’effet que l’on appelle photovoltaïque, et à la même époque l’invention de la dynamo aurait pu permettre aux moulins à vent de devenir des éoliennes électriques. De même, si les pompes à eau éoliennes connaissent un certain essor au XXe siècle, elles ont presque disparu aujourd’hui. L’usage des rayons du soleil pour le chauffage et la cuisson remonte aussi à des temps immémoriaux (miroir d’Archimède). Les roues à aube au fil de l’eau laissaient passer l’eau avec ses limons et sa faune ; Versailles à l’époque de Louis XIV était alimenté en eau par la machine de Marly, un gigantesque ensemble de roues et de pistons mus par le courant de la Seine…

En réalité, le virage thermique de la modernité est moins dû à la machine à vapeur industrielle, encore peu répandue au milieu du XIXe siècle, qu’au nouveau moyen de transport rapide qu’est le train. La locomotive de Stevenson fut un événement décisif. Le train ouvre alors l’avenir non pas seulement à un nouveau moyen de transport, mais aussi à un autre mode d’être au monde. Non seulement par la vitesse des déplacements qu’il permet, mais aussi par l’invention d’un modèle d’organisation des échanges tout à fait original : le très grand, ou macro-, système technique.


Le train, fondement 
de notre civilisation

Le réseau ferré couplé au moyen de communication instantané qu’est le télégraphe est une révolution autant sociale que technique. Le chemin de fer permet de délocaliser les usines vers les zones de main-d’œuvre bon marché, ou inversement de faire affluer vers les villes industrielles les travailleurs dont on a besoin. Il donne en quelque sorte une sorte de visibilité et de légitimité à la maîtrise de la nature (aplanissement du sol, lignes droites, tunnels, etc.) et à l’usage de moyens très polluants pour assurer cette maîtrise : la fumée fera longtemps peur aux bourgeois des villes qui réussiront, dans un premier temps, à tenir les gares loin du centre des villes. L’arrivée du train est d’ailleurs un thème majeur de la littérature et de la peinture du XIXe siècle, un succès que ne connut aucune autre invention. On peut dire que c’est lui qui impose définitivement l’énergie fossile comme énergie du futur et fonde la civilisation que l’on devrait avec plus de pertinence qualifier de « thermo-industrielle ».

Quant à l’électricité, énergie secondaire qui a envahi plus que toutes les autres notre univers quotidien, et que d’aucuns aujourd’hui présentent comme une énergie non polluante, elle a d’abord pris la voie de la basse tension. Thomas Edison privilégie, dans les années 1870-1880, le courant de 12 et 24 volts, ce qui limite étroitement le transport. Mais le gigantesque barrage du Niagara (1896) ne peut se concevoir que dans le cadre d’une distribution à longue distance avec la haute tension dans le cadre d’un grand système technique. Or l’hydroélectricité « froide » est vite détrônée par la centrale à charbon, puis à pétrole ou à gaz, et surtout par les grosses bouilloires que sont les usines nucléaires, toujours éloignées des centres de consommation. De fait, l’astuce première de l’électricité consiste à délocaliser la pollution. Elle peut ainsi pénétrer au cœur de la société contemporaine en construisant un macrosystème technique, quasiment invisible (sauf lorsqu’une centrale explose), sur lequel la vie quotidienne se trouve de plus en plus branchée.


Les NTIC non polluantes, une illusion verte

Dans la trajectoire de l’anthropocène contemporain, l’électricité occupe donc une place de choix, notamment en raison de l’expansion continue des NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication) qui prennent de plus en plus de poids dans la consommation courante (12 % actuellement). J’appelle cela « le paradigme sioux » : lorsque les Indiens des plaines voulaient annoncer un événement, ils faisaient, comme on sait, des signaux de fumée ; mais pour ce faire, ils brûlaient un élément très rare dans ces déserts, le bois. Il en va de même aujourd’hui pour les technologies de l’information et de la communication : présentées comme non polluantes, elles sont un écran de fumée au sens des Sioux, une illusion verte de plus. Car elles coûtent de plus en plus cher en énergie électrique, donc fossile – l’uranium du nucléaire est aussi ressource fossile, ne l’oublions pas.

De fait, l’avantage des grands systèmes est évident pour le libéralisme car ils apparaissent comme des outils de gestion de la mobilité des biens et des personnes. Une source naturelle telle que l’eau courante ou le vent oblige à tenir compte de l’environnement, elle rend la production dépendante d’une main-d’œuvre locale qui peut avoir des exigences. Et peut-être essentiellement, elle nous met en rapport avec les caprices de la nature, elle nous contraint à négocier avec elle. Une situation insupportable pour l’imaginaire moderne qui veut d’abord asservir le monde à sa loi.

Pour nous donner en prime le confort, les systèmes techniques contemporains cachent la puissance dont ils sont issus. Ils font ainsi oublier leur véritable statut de mégamachine thermique. Cette machine, métaphore générique des grands systèmes, favorise les échanges à longue distance et donc la mondialisation. Elle permet la gestion des flux de manière abstraite, délocalisée, indépendante des conditions locales de production. C’est ainsi que toutes les technologies à base locale se transformèrent dans le sens de la thermodynamique centralisée durant le XIXe siècle. Certaines non thermiques résistèrent plus longtemps qu’on l’imagine. Car on sait rarement que la puissance de l’énergie fossile ne l’emporta sur la renouvelable que vers 1900. Ironie du sort, on veut donc revenir aujourd’hui à la situation qui était la nôtre il y a à peine plus d’un siècle. Mais entretemps, l’infrastructure en réseau associé à cette mégamachine a complètement modifié la donne. Elle rend la reconversion quasiment impossible, si l’on reste dans ce cadre sociotechnique.


Pétrole et fermeture mentale

Le choix consécutif du pétrole constitue un autre versant plus étrange de cette fascination de la chaleur. Il n’envahit notre technologie qu’après la Seconde Guerre mondiale, mais avec une telle brutalité qu’il chasse toutes les autres possibilités évolutives. Sans doute est-ce l’extraordinaire pouvoir que donne une unité de volume de pétrole par rapport aux autres substances qui en est responsable, mais il est certain qu’avec ce carburant, le rêve de domination des éléments naturels va trouver un nouveau support dans la réalité. Et du coup se ferment peu à peu toutes les portes qui auraient pu ouvrir la voie à un renouvellement naturel de nos énergies. La crise de l’Opep en 1973, qui suivit comme par hasard la publication du rapport « Halte à la croissance » du Club de Rome, ne fut pas prise comme un avertissement, bien au contraire. Aujourd’hui, alors que de l’avis de tous les experts, le « pic du pétrole » est passé et qu’il ne reste que trente-cinq ans de réserves à consommation constante, le trafic aérien, le plus dépendant du gaz liquide, est supposé croître à raison de 6 % par an sur les vingt prochaines années. Ceci montre bien que le problème est autre que technique, il est celui d’une fermeture mentale, d’une incapacité à penser l’alternative.

Il faut par conséquent d’abord délivrer notre esprit de cette conviction fallacieuse que la machine thermique était la seule piste que pouvait tracer le devenir. Dans ce cadre, la question du CO2 et du réchauffement climatique doit être perçue bien au-delà de son aspect pratique, auquel veulent le restreindre tous les Grenelle de la Terre. L’espoir d’une société qui tiendrait compte des méfaits du choix du feu ne peut s’appuyer sur des mesures objectives des bienfaits d’une technologie par rapport à une autre, les photovoltaïques contre les éoliennes, car tous ces artefacts sont fabriqués à partir de la chaleur et il n’est pas sûr que le bilan « dust to dust », c’est-à-dire le calcul qui inclut non seulement le coût énergétique de la production mais aussi celui de la restitution à la terre de l’artefact, soit positif – ce qui est particulièrement vrai pour le nucléaire.

À quoi cela sert-il de se battre contre le gaz carbonique si rien ne doit changer dans notre relation prédatrice au monde, si selon le mot de Bertrand Méheust, « la pression du confort » gouverne nos choix (2) ? Le postulat de liberté, du non-déterminisme historique du choix du feu, ouvre la pensée à toutes les bifurcations possibles vers d’autres écosystèmes débarrassés, au moins partiellement, des énergies fossiles. Mais nous ne sommes pas seulement confrontés à un choix technique, la question apparaît tout autant métaphysique. « Toute connaissance se construit à partir d’une croyance », rappelait le philosophe Paul K. Feyerabend. L’imaginaire de la puissance a ouvert la voie à la machine à vapeur puis au règne du pétrole, il nous a conduits dans l’impasse et risque de trouver son propre dépassement par la mort de tous. L’alternative est simple : la décroissance, au sens d’une recherche de la sobriété qui commence dès la fabrication des objets techniques et qui aille vers plus de simplicité, de durabilité, je dirai aussi d’humilité devant le constat écrasant de la catastrophe imminente.

NOTES
(1) François Jarrige, Face au monstre mécanique. Une histoire des résistances à la technique, Radicaux libres, 2009.

(2) Bertrand Méheust, La Politique de l’oxymore, La Découverte, 2009.
Révolution industrielle
Expression créée par Adolphe Blanqui, le terme « révolution industrielle » désigne le processus historique d’industrialisation des sociétés initié en Angleterre dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, puis étendu à l’Occident et progressivement au monde entier. Substituant le travail de la machine automatique au savoir-faire humain, elle a connu une expansion rapide après l’introduction de l’énergie fossile (charbon puis pétrole) en remplacement des énergies renouvelables. Cette transformation a affecté profondément l’agriculture, l’économie et l’environnement.

Alain Gras distingue deux phases : 

• La première révolution industrielle, dans la seconde partie du XVIIIe siècle en Angleterre, s’appuie exclusivement sur les énergies renouvelables, bois et eau essentiellement. Elle initie une production diffuse, autour d’ateliers installés dans les campagnes, de biens de consommation destinés à diversifier l’offre du marché. Elle promeut un nouveau type de machine à filer automatique (spinning jenny, waterframe, mule jenny) qui utilise l’énergie hydraulique et favorise une concentration de la main-d’œuvre non qualifiée dans des usines ou moulins (mills).

• La seconde révolution industrielle, synonyme d’industrialisation, va partir de l’Angleterre de la première moitié du XIXe siècle et se diffuser mondialement. Elle recourt massivement aux énergies fossiles et implique l’apparition d’une organisation sociale nouvelle, concentrant de manière massive la main-d’œuvre dans des centres de production et poussant à l’irruption d’un capitalisme toujours plus productiviste.

La technique, un fait social
« On n’arrête pas le progrès », sous-entendu le progrès technoscientifique… Cet aphorisme de café du commerce renvoie à une position métaphysique selon laquelle il existerait une nécessité inhérente au fait technique lui-même, une sorte de tendance qui tend au perfectionnement de l’objet. Or la technique est un fait social. En tant que tel, elle ne contient aucune orientation prédéterminée ; la technique est immergée dans la culture et, par conséquent, elle suit les aléas des projets collectifs de chaque peuple ou civilisation. Les Indiens précolombiens, Mayas et Aztèques, connaissaient fort bien la roue. Mais ils ne voulaient pas s’en servir. Il en fut de même pour les métaux. Ils choisirent de s’en tenir à l’usage de la pierre, travaillée de manière extrêmement efficace, sauf l’or pour le plaisir des yeux. Les Chinois firent d’innombrables découvertes, mais ils ne cherchèrent pas toujours à les inscrire dans une histoire. Ils inventèrent l’arbalète deux siècles av. J.‑C. et l’alambic huit siècles après, ils les gardèrent. En revanche, après avoir imaginé le canon, ils l’abandonnèrent. Ils avaient aussi inventé le missile pour la guerre, mais ils préférèrent le développer en feu d’artifice.
Alain Gras
Bibliographie
• Les Servitudes de la puissance.

Une histoire de l’énergie

Jean-Claude Debeir, Jean-Paul Deléage et Daniel Hémery, Flammarion, 1986.

• L’Aventure industrielle et ses mythes.

Savoir, techniques et mentalités

Pierre Thuillier, Complexes, 1982.

• L’Échelle du monde. 
Essai sur l’industrialisation de l’Occident

Patrick Verley, Gallimard, 1997.

• Une grande divergence. La Chine, l’Europe 
et la construction de l’économie mondiale

Kenneth Pomeranz, 2000, trad. fr. Albin Michel, 2010.

• La Civilisation de puissance

Bertrand de Jouvenel, Fayard, 1976, rééd. 2002.

• La Technique ou l’Enjeu du siècle

Jacques Ellul, Armand Colin, 1954, 
rééd. Économica, 2008.

• Le Balancier du monde. La matière, la machine 
et la mort, essai sur le temps des techniques

Jean-Claude Beaune, Champ Vallon, 2002.

• Une histoire des techniques

Bruno Jacomy, Seuil, coll. « Points Sciences », 1990.

• Histoire des techniques

Bertrand Gille, Gallimard, coll. « La Pléïade », 1978.

• Technique et Civilisation

Lewis Mumford, Seuil, 1950.

• Énergie et équité

Ivan Illich, Seuil, 1973,
www.worldcarfree.net/resources/freesources/EnergyandEquityFrench.rtf

• « Décroissance et technique »

Revue Entropia, n° 3, Parangon, 2008.
Alain Gras
Professeur de socioanthropologie des techniques à l’université de Paris-I, auteur notamment de Le Choix du feu. Aux origines de la crise climatique, Fayard, 2007, et de Fragilité de la puissance. Se libérer de l’emprise technologique, Fayard, 2003, il a récemment dirigé, avec Gérard Dubey, L’Avion. Le rêve, la puissance et le doute, Publications de La Sorbonne, 2010.

Patrice Padilla 01/03/2016 21:13

Dossier
Société du risque : fantasmes et réalité

Publié le 01/02/2002

commentaires 0 commentaire
Envoyer à un amiVersion imprimableAjouter cet article à mon classeurAugmenter la taille de la policeDiminuer la taille de la police
Article issu du numéro
Consultez le sommaire du magazine Société du risque : fantasmes et réalité
>> Consulter le sommaire
Mensuel N° 124 - Février 2002
Société du risque : fantasmes et réalité - 5€50
Je commande
le magazine - 5€50
J'achète
le dossier en ligne - 4 €
>> Voir tous les articles du dossier
Société du risque : fantasmes et réalité
Risques alimentaires, technologiques, professionnels... Les risques occupent une place centrale dans l'actualité quotidienne, au point que d'aucuns annoncent l'émergence d'une « société du risque ». Pourtant, leur apparente extension peut traduire une meilleure évaluation de dangers qui étaient jusqu'ici ignorés. Qui plus est, la représentation qu'on s'en fait varie selon les métiers, l'âge mais aussi d'une société à l'autre. Reste que de nouveaux risques sont apparus qui, du fait de l'incertitude qui les entoure, appellent un « principe de précaution » ou des débats publics intégrant le point de vue des citoyens ordinaires. Enfin, qui dit risque pense aussi bioéthique. Pourtant, si celle-ci concerne les manipulations du vivant, elle cherche à en apprécier moins les risques que leur respect de la dignité humaine.
SOMMAIRE DU DOSSIER

Patrice Padilla 01/03/2016 21:13

Politique de la survie

Marc Abélès, Flammarion, 2006, 241 p.Caroline Hervé
Mis à jour le 15/06/2011

commentaires 1 commentaire
Envoyer à un amiVersion imprimableAjouter cet article à mon classeurAugmenter la taille de la policeDiminuer la taille de la police
Article issu du numéro
Consultez le sommaire du magazine Les émotions donnent-elles sens à la vie ?
>> Consulter le sommaire
Mensuel N° 171 - Mai 2006
Les émotions donnent-elles sens à la vie ? - 5€50
Epuisé
>> Voir tous les articles de la rubrique
Depuis une quinzaine d'années, quelque chose s'est déplacé dans notre rapport au politique. Mais quoi au juste ? Pour Marc Abélès, il ne faut pas seulement regarder du côté des institutions et des acteurs. C'est le sens que l'on attribue à l'action politique qui est aujourd'hui en pleine transformation. Alors que les sociétés occidentales ont longtemps fonctionné à partir du principe de « convivance » (recherche d'une harmonie sociale), et que l'Etat-nation en était le principal artisan, c'est aujourd'hui le principe de « survivance » qui régit notre rapport au politique.
Dans l'horizon de la survivance, il s'agit toujours d'éviter le pire, ce qui impose une nouvelle exigence au politique : assurer l'avenir des hommes dans un contexte caractérisé par la précarité et l'insécurité. Ainsi, le principe de précaution s'est imposé récemment dans les débats publics et les textes officiels. Il amène une révolution dans la gestion du risque technologique. Alors qu'avant on cherchait à déterminer les causes et à établir une politique de prévention uniquement en cas de dommage, il s'agit désormais d'anticiper tous les risques.
Affaire du sang contaminé, présidentielles de 2002, rejet du texte de la Constitution européenne en 2005 : M. Abélès passe en revue les événements récents pour les expliquer à la lumière de ce principe de survivance.
Celui-ci ne serait cependant pas propre à la société postindustrielle. En opérant un détour historique par les royautés divines d'Afrique, l'auteur montre que le souverain y avait également la fonction d'assurer la survie collective. La survivance et la convivance seraient finalement des principes récurrents dans les rapports des humains au politique. Cet essai est le fruit d'une réflexion que l'anthropologue a menée au long de ses terrains et de ses lectures, et a été conçu comme un texte exploratoire. S'il s'avère difficile de saisir un phénomène en plein mouvement, ce livre contribue à éclairer sous un nouveau jour, celui de la survie, certaines transformations actuelles.
Ainsi, la montée en puissance des ONG ou l'apparition de nouveaux espaces transnationaux seraient les effets, et non la cause, d'une mutation en profondeur de notre rapport au politique.

Patrice Padilla 01/03/2016 21:12

Rencontre avec Jean-Pierre Dupuy : La sagesse du pire

Propos recueillis par Catherine Halpern
Mis à jour le 10/05/2011

commentaires 0 commentaire
Envoyer à un amiVersion imprimableAjouter cet article à mon classeurAugmenter la taille de la policeDiminuer la taille de la police
Article issu du numéro
Consultez le sommaire du magazine À quoi pensent les philosophes ?
>> Consulter le sommaire
N° Spécial N° 13 - mai-juin 2011
À quoi pensent les philosophes ? - 8€50
Je commande
le magazine - 8€50
J'achète
le dossier en ligne - 5 €
>> Voir tous les articles du dossier
Paroles de philosophes
Face à l’apocalypse, peut-on se contenter d’en évaluer les risques ? Non, répond Jean-Pierre Dupuy : il nous faut agir comme s’il s’agissait d’un avenir certain.
Polytechnicien, ingénieur des mines et versé dans la science des systèmes, Jean-Pierre Dupuy n’en est pas moins un philosophe dont les maîtres à penser sont de grands inspirés. Tout au long de son œuvre en apparence dispersée, il n’a cessé d’examiner la même question : comment les hommes peuvent-ils s’accorder dans un monde débarrassé de toute transcendance ? Des feux de la pensée d’Ivan Illich, il a retenu la critique des absurdes gâchis de la modernité industrielle et l’éloge de l’amitié. De René Girard, il a hérité le principe du désir mimétique et l’adieu au sacrifice. D’Adam Smith et John Rawls, la menace que fait peser sur les sociétés marchandes le démon de l’envie.
Homme de convictions enthousiastes, J.‑P. Dupuy n’en est pas moins doté d’un solide esprit de géométrie, qui le porte à l’examen raisonné des problèmes qui l’occupent et de leurs impasses logiques. Le principe responsabilité du philosophe Hans Jonas tirait, il y a plus de trente ans, la leçon d’une menace inédite : la possibilité désormais avérée des sociétés technologiquement avancées de s’autodétruire. Aujourd’hui, au-delà du mal que les hommes peuvent se causer entre eux, nous vivons sous le signe d’une grande catastrophe environnementale. Quelles leçons devons-nous tirer de celles, plus limitées, qui périodiquement émaillent l’avancement des sociétés industrialisées ? Pouvons-nous les passer par pertes et profits ?

Depuis de nombreuses années, vous réfléchissez aux dangers qui pèsent sur l’environnement. Face à l’éventualité de la catastrophe, vous jugez que la prévention tout comme le principe de précaution sont insuffisants et vous estimez non pertinent le recours incessant fait au terme de « risques ». Pourquoi ?
Le péché originel du principe de précaution est d’avoir cru que ce qui justifiait l’obligation d’inventer une nouvelle maxime de prudence était une condition épistémique – ce que l’on sait ou ne sait pas au sujet du « risque » en question – et non pas l’énormité des enjeux. C’est parce que nous sommes devenus capables de produire et de détruire, avec une puissance inouïe qui dépasse notre capacité d’imagination et de pensée, que nous devons concevoir de nouvelles formes de prudence et de prévention. Ce n’est pas le manque de savoir qui est la situation inédite, mais l’incapacité de penser et d’imaginer les conséquences et les implications de nos actions. Lorsque le « risque » se réalise en catastrophe, il a toutes les apparences de la fatalité. Un risque, cela se « prend ». Les catastrophes, elles, nous tombent sur la tête comme si elles venaient du ciel – et pourtant, nous en sommes seuls responsables.

À force de crier à la catastrophe, n’émousse-t-on pas la sensibilité aux dangers encourus ? Que peut vraiment le philosophe face aux menaces ?
Même si c’est un cas particulier, c’est la discussion philosophique de la dissuasion nucléaire qui m’a ouvert les yeux sur le problème que vous posez. Plusieurs dizaines de fois au cours de la guerre froide, il s’en est fallu de très peu que l’humanité disparaisse en vapeurs radioactives. Chaque fois ou presque, un accident, c’est-à-dire quelque chose que personne n’avait voulu, en était responsable. Échec de la dissuasion ? C’est tout le contraire : ce sont précisément ces incursions dans le voisinage du trou noir qui ont donné à la menace d’anéantissement mutuel son pouvoir dissuasif. C’est ce flirt répété avec l’apocalypse qui, en un sens, nous a sauvés. Il faut des accidents pour précipiter le destin catastrophique mais, contrairement au destin, un accident peut ne pas se produire. D’où cette partie de poker contre l’aléa, qui consiste à jouer constamment avec le feu : pas trop près, de peur que nous y périssions carbonisés ; mais pas trop loin non plus, de peur d’oublier le danger. C’est dans la juste distance entre l’insouciance et le catastrophisme que se situe la rationalité.
Si cette leçon peut être transposée à l’écologie, c’est que là aussi les menaces ne semblent résulter d’aucune intention maligne. J’ai proposé de nommer « mal systémique » ce nouveau régime du mal.

Vous défendez un « catastrophisme éclairé » à la fois cohérent et rationnel. N’est-ce pas paradoxal ? Quelle forme prend-il ?
Lorsque les conséquences d’une action que l’on envisage d’entreprendre sont grevées d’une très forte incertitude, que la nature de celle-ci interdit ou rend dérisoire le calcul probabiliste des conséquences, et que l’on ne puisse exclure une issue catastrophique, alors il n’est pas déraisonnable d’admettre que le jugement à porter sur l’action ne puisse être que rétrospectif – c’est-à-dire qu’il doive prendre en compte les événements postérieurs à l’action dont il était impossible de prévoir, même en probabilité, la survenue au moment d’agir. Pour bien comprendre pourquoi cette position est scandaleuse pour toute éthique qui se réduit à une pesée des gains et des pertes – et le principe de précaution n’est qu’une version sophistiquée de cette démarche –, imaginons une urne contenant des boules noires et blanches dans un rapport de deux noires pour une blanche. On tire une boule au hasard, que l’on replace ensuite dans l’urne. Il s’agit de parier sur sa couleur. Il faut évidemment parier sur noir. Soit un nouveau tirage, il faudra encore parier sur noir. Il faudra toujours parier sur noir, alors même que l’on anticipe que dans un tiers des cas en moyenne on est condamné à se tromper. Supposons qu’une boule blanche sorte et que l’on découvre donc que l’on s’est trompé. Cette découverte a posteriori est-elle de nature à altérer le jugement que l’on porte rétrospectivement sur la rationalité du pari que l’on a fait ? Non, bien sûr, on a eu raison de choisir noir, même s’il se trouve que c’est blanc qui est sorti. Dans le domaine des paris, il n’y a pas de rétroactivité concevable de l’information devenue disponible sur le jugement de rationalité que l’on porte sur une décision passée faite en avenir incertain ou risqué. C’est là une limitation du jugement probabiliste dont on ne trouve pas l’équivalent dans le cas du jugement moral. On parle de « fortune morale » lorsque cet effet rétroactif est présent.
Si le concept de fortune morale n’a pas toujours eu bonne presse, c’est qu’il a servi à justifier les pires abominations. L’avocat d’Eichmann au procès de Jérusalem disait de son client : « Il a commis ce type de crimes qui vous valent les plus hautes décorations si vous gagnez et vous expédient au gibet si vous perdez. » On peut cependant raisonner ainsi : l’humanité prise comme sujet collectif a fait un choix de développement de ses capacités virtuelles qui la fait tomber sous la juridiction de la fortune morale. Il se peut que son choix mène à de grandes catastrophes irréversibles ; il se peut qu’elle trouve les moyens de les éviter, de les contourner ou de les dépasser. Personne ne peut dire ce qu’il en sera. Le jugement ne pourra être que rétrospectif. Cependant, il est possible d’anticiper, non pas le jugement lui-même, mais le fait qu’il ne pourra être porté que sur la base de ce que l’on saura lorsque le voile de l’avenir sera levé. Il est donc encore temps de faire que jamais il ne pourra être dit par nos descendants : « Trop tard ! », un trop tard qui signifierait qu’ils se trouvent dans une situation où aucune vie humaine digne de ce nom n’est possible. « Nous voici assaillis par la crainte désintéressée pour ce qu’il adviendra longtemps après nous – mieux, par le remords anticipateur à son égard », écrit le philosophe allemand Hans Jonas. C’est l’anticipation de la rétroactivité du jugement qui fonde et justifie cette forme de « catastrophisme » que j’ai nommée, par goût de la provocation, le catastrophisme éclairé. Sa signature formelle est cette boucle remarquable qui rend solidaires l’avenir et le passé.

Quel peut être le volet politique de ce catastrophisme ? Hans Jonas, qui a profondément marqué votre pensée, était partisan d’un régime fort et autoritaire pour préserver la survie de l’humanité. Peut-on faire l’économie d’une réflexion politique sur l’environnement ?
On ne le peut évidemment pas. S’il y a une solution, elle sera politique. Les démocraties modernes sont-elles à même de prévenir les catastrophes annoncées ? Ne faudrait-il pas un tout autre régime politique, du genre technocrate éclairé ou, pire, une forme d’écofascisme, pour assurer la survie ? Les peuples démocratiques, assoupis dans le confort individuel et la consommation, trouveront-ils les ressorts nécessaires pour se transformer en citoyens responsables, prêts à organiser une mutation profonde de leur mode de vie ? En cas de catastrophe majeure, les démocraties résisteraient-elles aux vents de la barbarie ? Ces questions sont en effet fondamentales.
Je suis persuadé qu’il n’y a pas d’incompatibilité intrinsèque entre les exigences de la survie et l’assomption pleine et entière des valeurs de la modernité démocratique, libérale, laïque, scientifique et technique. Ceux qui affirment le contraire le font en général pour mieux ridiculiser et écarter les préoccupations écologiques. Il me paraît hélas non moins clair que nos démocraties actuelles, écervelées par les médias, gouvernées par des élites incultes en matière scientifique et technique, ne sont pas prêtes. Le risque d’écofascisme est bien réel.

Votre discours a souvent des accents apocalyptiques. Dans votre livre La Marque du sacré, vous faites le lien entre le « désenchantement du monde » dont parlait Max Weber, autrement dit le recul des croyances religieuses, et l’incapacité à voir la catastrophe écologique qui guette. Pourquoi ? Seule la foi pourrait-elle sauver le monde ?
Je crains que votre question ne repose sur un malentendu au sujet du religieux. Je crois en effet que la crise présente est apocalyptique, au sens étymologique du mot : elle nous révèle quelque chose de fondamental au sujet du monde humain. Et ce dévoilement porte, comme dans les apocalypses de la Bible, sur la violence des hommes. Des hommes et non pas de Dieu.
On accuse souvent l’éthique environnementale d’être une morale et une religion. Les hommes ayant dépassé les limites sacrées que la nature, ou Dieu, leur assignait, ils seraient punis spectaculairement pour cela – à la manière dont les dieux de l’Olympe dépêchaient Némésis pour châtier leur démesure. Mais cela, c’est une histoire grecque qui n’a rien à voir avec le judéo-christianisme. Il y a en effet des rapports profonds entre la catastrophe écologique qui s’annonce et l’apocalypse, mais le combat écologique n’implique pas de sacraliser la nature, et l’apocalypse, ce n’est pas le châtiment divin.
Dans l’Apocalypse de Marc (13. 1-37), un disciple de Jésus lui fait admirer la splendeur du Temple. Jésus lui répond : « Tu vois ces grandes constructions ? Il ne restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit. » Les disciples demandent quand cela se produira, et quels seront les signes annonciateurs. Mais Jésus refuse de se laisser entraîner dans l’excitation apocalyptique. Il désacralise tant le Temple que l’événement de sa destruction. Tout cela n’a aucune signification divine : « Quand vous entendrez parler de guerres et de rumeurs de guerres, ne vous alarmez pas : il faut que cela arrive, mais ce ne sera pas encore la fin. » La conclusion : « Prenez garde, restez éveillés, car vous ne savez pas quand ce sera le moment. »
Ce texte admirable use du langage apocalyptique pour désacraliser l’apocalypse. C’est une ruse qui subvertit l’apocalypse de l’intérieur. Le catastrophisme éclairé n’est que la transposition de cette ruse à notre crise présente. Croire au destin pour éviter qu’il se réalise, telle est la rationalité paradoxale que je cherche à promouvoir. Cette croyance est tout le contraire d’une fascination car elle implique une essentielle mise à distance.
Nous trouvons dans cette autodémystification de l’apocalypse tous les ingrédients de ce que devrait être le combat écologique, fût-il, comme il doit l’être, complètement laïque. Il n’existe aucune limite que le sacré ou la nature, ou la nature sacralisée, nous imposent. Or il n’y a de liberté et d’autonomie que par et dans l’autolimitation. Nous ne pourrons trouver les ressources de celle-ci que dans notre seule volonté d’être libre. Mais garde à la tentation de l’orgueil ! Si nous nous contentions de dire que l’homme est responsable de tous les maux qui l’assaillent, jusques et y compris les catastrophes naturelles, à l’instar de Jean-Jacques Rousseau après le tremblement de terre de Lisbonne, nous perdrions la dimension de transcendance, celle-là même que préserve l’apocalypse désacralisée. Afin de nous inciter à veiller, le catastrophisme éclairé, au sens où je l’entends, consiste à se projeter par la pensée dans le moment de l’après-catastrophe et, regardant en arrière en direction de notre présent, à voir dans la catastrophe un destin – mais un destin que nous pouvions choisir d’écarter lorsqu’il en était encore temps.
J’assume entièrement cette dimension religieuse de l’écologie, pour la bonne raison que toute pensée des questions dernières est inévitablement prise dans le religieux. Mais l’erreur à dénoncer est la confusion du religieux et du sacré. Il en va de la possibilité d’une écologie politique qui ne verse pas dans le moralisme voire dans le fascisme. 

Les Grands Dossiers des sciences humaines, n° 19, juin-juillet-août 2010.
Jean-Pierre Dupuy, Prophète et géomètre
Jean-Pierre Dupuy, polytechnicien,est professeur émérite de philosophie sociale et politique à l’École polytechnique de Paris, professeur à l’université Stanford, Californie, membre de l’Académie des technologies. Proche d’Ivan Illich, admirateur de René Girard, lecteur des grands philosophes sociaux, il s’est toujours interrogé sur l’action humaine en tant qu’elle est prise dans des systèmes qui échappent à la volonté des individus, et reste convaincu qu’il faut, pour la comprendre, faire le détour par le sacré.

Il a publié
• Dans l’œil du cyclone
Carnets Nord, 2009.
• La Marque du sacré
Carnets Nord, 2009.
• Retour de Tchernobyl. Journal d’un homme en colère
Seuil, 2006.
• Petite métaphysique des tsunamis
Seuil, 2005.
• La Panique
Les Empêcheurs de penser en rond, 2003.
• Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain
Seuil, 2002.
Quelques penseurs de l'écologie
Ivan Illich, la critique radicale du monde moderne
Ivan Illich (1926-2002) fonde en 1966, à Cuernavaca au Mexique, le Centre international de documentation culturelle (Cidoc), bientôt foyer mondial de la critique radicale de la société industrielle et de ses institutions. Pour I. Illich, la logique des institutions modernes est contre-productive et détruit impitoyablement le lien social. L’industrie automobile, les transports, les communications, le secteur de l’éducation ou de la médecine écartent définitivement leurs usagers des fins pour lesquelles ils ont été conçus… L’exemple des transports est de ce point de vue exemplaire : « L’Américain moyen donne quatre heures par jour à sa voiture, qu’il l’utilise ou gagne les moyens de le faire… » (Énergie et Équité, 1973). Au final, il dépense 1 600 heures chaque année pour parcourir 10 000 kilomètres… Ce qui représente une moyenne de six kilomètres à l’heure. À ceux qui croient aux promesses du développement, I. Illich oppose ses effets délétères, tels que le passage de la pauvreté à la misère matérielle et morale. Au-delà d’un certain seuil, la production sans cesse accrue de marchandises ou de services devient un objet d’aliénation. Le modèle productif devient contre-productif. C’est à ce titre que la pensée d’I. Illich demeure une source d’inspiration pour la critique de la société industrielle portée par les remises en cause brouillonnes du mouvement écologique, à l’état natif dans les années 1960.

Jacques Ellul, la simplicité volontaire
Toute sa vie, Jacques Ellul (1912-1994) s’est montré fidèle à la maxime « Penser globalement, agir localement ». À l’issue d’une réflexion entreprise avec Bernard Charbonneau sur la disparition du monde rural au profit d’une normalisation croissante de l’humanité sous l’emprise de la technique, il publie en 1954 La Technique ou l’Enjeu du siècle. Remarqué par Aldous Huxley, il connaîtra une belle notoriété dans les universités américaines. Avec B. Charbonneau, il anime une réflexion d’inspiration personnaliste et libertaire qui fera de ces deux penseurs originaux les précurseurs de l’écologie politique.

Aldo Leopold, le sage forestier
Aldo Leopold (1887-1948) a consacré sa vie à la protection de la nature. Écrit au crépuscule de sa vie et publié en 1949, l’Almanach d’un comté des sables est devenu au long des années pour la jeunesse américaine « le bréviaire de la foi nouvelle dans l’équilibre de la vie » selon J.M.G. Le Clézio dans la préface qu’il en a écrite pour l’édition française.

Hans Jonas, l’éthique du futur
Élève d’Edmund Husserl et Martin Heidegger, Hans Jonas (1903-1993) s’est fait connaître, bien au-delà du cercle des philosophes, par son éthique pour l’âge technologique développée dans son œuvre majeure Le Principe responsabilité (1979). Pour H. Jonas, le développement des sciences et des techniques met en péril la nature et l’homme lui-même. L’éthique traditionnelle, centrée sur les rapports entre les hommes et le présent, ne peut répondre à ce défi. Il faut désormais songer à nos obligations vis-à-vis de la nature et penser notre responsabilité par rapport à l’avenir. D’où un nouvel impératif catégorique qui permette la permanence d’une vie authentiquement humaine : « Agis de façon telle que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie. » Il faut pour ce faire cultiver délibérément une peur désintéressée qui dépiste les dangers de la technique.

Arne Naess, le père de l’écologie profonde
Le philosophe norvégien Arne Naess (1912-2009) est passé de Baruch Spinoza à Mohandas Gandhi pour déboucher sur une vision radicale de l’écologie, qui met la nature et non l’homme au centre et n’accorde aucune priorité à l’humain dans la défense des droits des espèces vivantes.

Edgar Morin, la pensée complexe
De la critique de l’enfermement disciplinaire des sciences jusqu’à l’appel de la transdisciplinarité, de celle du cloisonnement de nos mondes vécus jusqu’à la réflexion menée Pour une politique de civilisation (1997, rééd. Arlea, 2008), la philosophie d’Edgar Morin (né en 1921), construite à partir et autour de la grande idée de « Terre patrie », est en constant dialogue avec l’écologie, dans sa double acception, scientifique et politique.

John Baird Callicott, l’éthique environnementale
Philosophe américain, John Baird Callicott (né en 1941) est le pionnier mondial de l’éthique environnementale, dans la tradition inaugurée aux États-Unis par Aldo Leopold. Ses recherches actuelles portent sur le développement d’une « éthique de la Terre ». Son projet, que l’on a quelquefois apparenté au spinozisme, serait donc de soumettre la puissance de la conscience humaine au monde naturel, pris non dans le sens d’un ordre naturel, mais dans celui de la diversité du vivant et des paysages.

Patrice Padilla 01/03/2016 21:12

Principe de précaution, mode d'emploi

DOMINIQUE BOURG (Profil auteur)
Mis à jour le 15/06/2011

commentaires 0 commentaire
Envoyer à un amiVersion imprimableAjouter cet article à mon classeurAugmenter la taille de la policeDiminuer la taille de la police
Article issu du numéro
Consultez le sommaire du magazine Société du risque : fantasmes et réalité
>> Consulter le sommaire
Mensuel N° 124 - Février 2002
Société du risque : fantasmes et réalité - 5€50
Je commande
le magazine - 5€50
J'achète
le dossier en ligne - 4 €
>> Voir tous les articles du dossier
Société du risque : fantasmes et réalité
Conçu dans les années 70-80, le principe de précaution s'est imposé comme la réponse la plus adéquate en situation d'incertitude. À vouloir l'appliquer en toute circonstance, il pourrait perdre de sa pertinence.
Le principe de précaution est invoqué en toutes sortes de circonstances, souvent à contre-emploi. La grande presse ne cherche guère à relever et corriger les usages baroques de ce principe. Au printemps dernier, lors de la crise de la fièvre aphteuse, il a par exemple été sans cesse question de précaution ; plus récemment, la précaution a été évoquée face aux attentats terroristes du World Trade Center. Ces deux situations relèvent bien de la gestion et prévention des risques, mais n'ont cependant rien à voir avec la précaution. Or, l'enjeu ici n'est pas de pure sémantique. Le principe de précaution ne s'applique en effet qu'à certains risques qui ne connaissent quant à eux d'autre parade possible que la mise en oeuvre de la précaution. D'où l'intérêt et l'importance d'une bonne compréhension de ce principe et de ses conditions d'application.
Que signifie ce principe ? C'est avant toute chose un principe d'action qui nous incite, face à des dommages potentiels graves, voire gravissimes, et ce dans un contexte d'incertitude scientifique, à prévenir le danger sans attendre d'avoir levé cette incertitude. Il y a donc au moins deux conditions à la mise en oeuvre de ce principe. La première est la gravité présumée du risque. On ne mobilise pas la précaution pour des peccadilles. La seconde est l'incertitude scientifique qui affecte l'appréhension du risque. Lorsque l'incertitude peut être par exemple levée par une enquête policière, ou lorsqu'elle relève de considérations purement techniques, à l'instar de ce que fut le crash du Concorde, ou encore de facteurs politiques, il n'y a pas lieu de parler de précaution. L'incertitude doit découler du défaut de connaissances quant à l'effet d'une situation techniquement provoquée sur un ou plusieurs mécanismes naturels. Cela suffit à montrer qu'elle ne saurait s'appliquer à n'importe quel type de risques ni servir d'instrument pour une aversion générale au risque.
D'où vient le principe de précaution ? Ce sont les Allemands qui, les premiers, ont construit ce principe sous l'appellation Vorsorgeprinzip au cours des années 70. Ce principe concernait l'incertitude relative à certains dommages environnementaux. Sa première reconnaissance juridique multinationale remonte à la conférence internationale sur la protection de la mer du Nord, qui s'est tenue à Londres en novembre 1987. Le « principe 15 » de la déclaration des Etats réunis pour le sommet de la Terre à Rio (de juin 1992) fit mention, quant à lui, d'une precautionary approach. Il est entré dans le droit positif français avec la loi Barnier de 1995 : « Le principe de précaution, selon lequel l'absence de certitudes, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment, ne doit pas retarder l'adoption de mesures effectives et proportionnées visant à prévenir un risque de dommages graves et irréversibles à l'environnement à un coût économiquement supportable. » Comme en témoignent ses origines, le domaine d'application de notre principe a tout d'abord été restreint à l'environnement ; il s'est depuis lors étendu aux risques sanitaires, voire encore à la santé animale et végétale comme y invite la Commission européenne.
Une réponse à l'incertitude
Le principe de précaution n'est pas le fruit d'une tocade, il résulte de la prise de conscience de l'inévitable incertitude produite par la progression même de nos connaissances. Nous pensions jusqu'à il y a peu que la certitude de nos connaissances débouchait sur la maîtrise technique des phénomènes. Force est de constater aujourd'hui que ladite maîtrise engendre à court terme de l'ignorance et, à moyen et long terme, des effets aussi indésirables qu'imprévisibles.
Les artefacts que nous produisons reposent sur quelques lois ou mécanismes de la nature, mais leur immersion dans le milieu les fait interagir avec tous les autres, interactions dont nous ne pouvons connaître à l'avance les effets. Du coup, la mise au point de telle ou telle technique peut révéler notre ignorance et susciter des recherches nouvelles. La technique de la transgenèse a par exemple suscité des recherches qui ont fait apparaître la facilité avec laquelle les gènes circulaient dans la nature, y compris entre les bactéries et les cellules de mammifères, chose inconcevable auparavant. Quant aux effets indésirables et imprévisibles, il suffit de rappeler que nombre des problèmes environnementaux que nous connaissons ont constitué des surprises. Tel a été le cas de la déplétion de la couche d'ozone, de l'accumulation du DDT dans les organismes ou des effets de la pollution nucléaire ; tel a également été en partie le cas de l'actuel changement climatique.
A quels types de risques s'applique-t-il ? Parmi tous les risques technologiques (1), ce sont les risques technologiques matériels différés (comme ce fut, par exemple, le cas avec l'amiante) qui constituent, tant qu'ils n'ont pas été dûment éprouvés, l'objet par excellence de la précaution ; ils se répartissent en risques technologiques différés individuels ou cumulatifs globaux. Les premiers procèdent d'une exposition longue à un contaminant donné, les seconds d'un phénomène d'accumulation d'un ou de plusieurs polluants.
L'apparition et le développement d'un cancer bien particulier, le mésothéliome, caractéristique d'une longue exposition à l'amiante, constitue un exemple bien connu de risque différé. L'exposition à la sciure de bois peut susciter l'apparition d'un autre cancer touchant les parois nasales, tout aussi typique, le cancer de l'ethmoïde. Il n'y a là que deux cas parmi bien d'autres de maladies désormais reconnues comme professionnelles, relevant de cette logique. La reconnaissance de liens aussi distendus de cause à effet exige bien sûr du temps et un grand nombre de cas. Les choses deviennent plus difficiles à mesurer lorsque les effets délétères n'atteignent qu'une petite portion de la population, peut-être prédisposée génétiquement à les connaître. C'est probablement le cas pour les individus qui développent des pathologies liées à l'usage des téléphones portables.
La durée associée aux risques différés individuels peut également ne pas concerner le temps d'exposition, mais le délai entre la cause, plus ou moins délimitée dans le temps, et l'apparition de son effet. Tel a été le cas avec le Distilbène (diéthylstilboestrol) dont les effets ne se sont pas fait sentir auprès des mères qui l'ont ingéré, mais à la deuxième génération, chez les enfants qu'elles portaient. Cette hormone de synthèse a été prescrite à des millions de femmes enceintes, entre 1947 et les années 80, pour prévenir les fausses couches, et même pour avoir de beaux bébés. La preuve a été établie, par une étude publiée aux Etats-Unis en 1971, que ce médicament prétendument miracle pouvait occasionner des dommages au foetus. Les filles dont les mères ont suivi un traitement au Distilbène entre la sixième et la dix-septième semaine de grossesse peuvent en effet avoir un cancer du vagin ou du col de l'utérus et, beaucoup plus fréquemment, des anomalies du col de l'utérus ou du vagin, débouchant généralement sur une fausse couche. Les garçons aussi sont exposés à des malformations génitales et à une sous-production de spermatozoïdes.
La profondeur temporelle est plus importante encore pour les risques différés cumulatifs globaux. Ils procèdent de l'accumulation au sein de la biosphère de polluants variés depuis une cinquantaine d'années. Ils ne sauraient s'expliquer sans la croissance exponentielle des courbes qui décrivent, depuis la Seconde Guerre mondiale, l'usage de certaines ressources, et plus encore, l'émission de polluants divers. Cette croissance résulte conjointement de l'augmentation de la démographie mondiale et de l'essor des modes de vie industriels. Plus précisément, la consommation d'eau, la déforestation, les émissions de carbone comme celles de soufre, d'azote et de nombreuses molécules de synthèse, etc., connaissent une croissance vertigineuse ou ont fait une apparition fracassante à compter de cette époque. Ces accumulations perturbent à des titres divers le fonctionnement des écosystèmes et même celui de la biosphère. L'exemple le moins mal connu de perturbation induite par les activités humaines concerne le cycle biogéochimique du carbone. Lui sont associés tous les risques suscités par le changement climatique en cours. Le souci d'un tel changement est relativement ancien, il remonte probablement aux années 50 si l'on envisage la crainte d'effets potentiellement négatifs, et même beaucoup plus tôt si l'on renvoie aux travaux de Svante Arrhenius (1859-1927) au début du siècle, pour qui l'effet de serre lié aux activités humaines ne constituait cependant pas un phénomène menaçant. Sa mise sur agenda politique est en revanche beaucoup plus récente (entre 1985, avec la conférence de Villach, et 1988, année de la création de l'IPCC, un groupe d'experts chargé d'expertiser les travaux sur le changement climatique) et présuppose une meilleure intelligence du phénomène.
La montée de la résistance des bactéries aux antibiotiques constitue une autre illustration de ce type de risques. Elle procède également d'un phénomène cumulatif global, en l'occurrence l'usage trop dispendieux d'antibiotiques en médecine humaine et vétérinaire, à quoi s'ajoute leur utilisation dans l'alimentation animale au titre de facteur de croissance.
Ajoutons qu'avec les risques individuels, les effets sont généralement mesurables alors que les causes demeurent entourées d'un halo d'incertitude. On assiste plutôt au phénomène inverse avec les risques cumulatifs globaux : les causes sont mesurables, mais les effets apparaissent incertains. Quoi qu'il en soit, il y a dans les deux cas incertitude, et c'est cette incertitude qui fonde le recours à la précaution face à ces deux types de risques.
Quatre modalités d'application
Cependant, le recours au principe de précaution peut inspirer, de différentes manières, l'action des pouvoirs publics. A cet égard, au moins quatre significations peuvent être distinguées.
- On peut y voir en premier lieu un simple principe philosophique censé inspirer l'attitude du législateur et des gouvernants face aux risques environnementaux. Tel était le sens retenu par la communauté internationale au sommet de la Terre de Rio en 1992.
- Il peut en deuxième lieu être considéré comme principe juridique, doté alors d'une valeur contraignante, mais limité au domaine des politiques publiques. Ce ne sont alors que l'Etat et les administrations qui peuvent se voir reprocher un manquement à la précaution. Ainsi conçu, le principe de précaution est reconnu par l'Union européenne et par quelques autres pays, au nombre desquels ne figurent pas les Etats-Unis.
- Il pourrait en troisième lieu être à l'avenir reconnu comme un principe fondamental du droit, doté d'une valeur directe, et donc permettant à un juge de trancher en son nom sans se référer à un autre texte et d'incriminer n'importe quel décideur technologique.
- Enfin, il pourrait connaître une quatrième acception, plus large et non strictement juridique, et devenir le fondement d'une politique de précaution visant à contrôler l'essor tous azimuts des techniques et à prévenir tout particulièrement les atteintes qui pourraient être portées à l'idée d'humanité comme à son fondement biologique.
Plusieurs années après ses premières applications, le principe de précaution est encore l'objet d'erreurs d'interprétation. Nous en distinguerons quatre.
- La première relève de la confusion entre précaution et prévention. La précaution concerne les risques mal connus et entachés d'incertitude, la prévention les risques connus et éprouvés. Citons une nouvelle fois le cas de la fièvre aphteuse : c'est une maladie identifiée au moins depuis le xvie siècle, dont on connaît les modalités de transmission et les conséquences sanitaires, limitées d'ailleurs, sur le cheptel. Le principe de précaution n'a donc pas lieu d'être invoqué. En revanche, il s'applique aux maladies à prion dans la mesure où celles-ci conservent encore une part de leur mystère.
- Autre erreur d'interprétation : le fait de discerner dans la précaution une exigence de risque zéro, alors que la précaution ne concerne que les risques gravissimes qu'elle cherche à réduire. C'est pourquoi elle s'applique aux problèmes posés par le changement climatique : ce changement, déjà en cours, est appelé à se poursuivre ; il ne s'agit donc pas de l'annihiler mais d'en minimiser les effets dommageables.
- Troisième erreur, on exige parfois au nom de la précaution une inversion de la charge de la preuve : il conviendrait alors d'administrer la preuve de l'innocuité d'un bien ou d'un procédé avant de le commercialiser. Or la précaution n'a de sens que lorsque la preuve ne peut être administrée. Elle n'implique que l'affaiblissement de la charge de la preuve. On ne peut donc l'invoquer pour imposer à un industriel de prouver l'innocuité du produit qu'il lance, car cela peut exiger plusieurs décennies.
- Enfin, la précaution est souvent assimilée à une attitude attentiste. En fait, c'est tout sauf s'abstenir dans le doute ; la précaution incite à agir et à prévenir le danger en dépit du doute. A cet égard, la loi Barnier, citée plus haut, est on ne peut plus claire.
Pour finir, signalons une ultime source de malentendu : la précaution ne constitue nullement un principe antiscience et antiprogrès. La mettre en oeuvre implique qu'on produise des connaissances nouvelles ; si ces dernières confirment le danger, la précaution s'efface devant la prévention ; si tel n'est pas le cas, les mesures par définition provisoires prises au nom de la précaution sont levées. Il va encore de soi que la mise en oeuvre de la précaution n'a de sens que dans le cadre d'une démarche de comparaison des risques, et qu'elle n'exclut nullement la recherche du coût le plus bas, à efficacité égale, des mesures de prévention.
DOMINIQUE BOURG
Philosophe, directeur du Centre de recherches et d'études interdisciplinaires sur le développement durable de l'université de technologie de Troyes, il a publié, avec Jean-Louis Schlegel, Parer aux risques de demain. Le principe de précaution , Seuil, 2001.
Les sites industriels aux risques potentiels les plus importants
Bien avant que le principe de précaution ne fût explicitement énoncé, lors de la Conférence internationale sur la protection de la mer du Nord (en 1987), la loi de 1976 sur les installations classées pour la protection de l'environnement recensait 50 000 sites industriels soumis à une autorisation spécifique. La présente carte indique la localisation des quelques centaines de sites soumis à une réglementation très sévère, dite Seveso, du nom de la localité italienne victime en 1976 d'une émission de dioxine. Adoptée dès 1982 par la Commission européenne, elle a été renforcée en 1996. Encore disponible il y a peu sur le site Web du ministère de l'Environnement, cette carte en a été retirée en application du plan Vigipirate. Deux précautions en ont toujours mieux valu qu'une...

Présentation Et Informations

  • : philosophie.sagesse.pezenas
  • philosophie.sagesse.pezenas
  • : ce blog rend compte de toutes les réflexions philosophiques recueillies à l'occasion des débats à thèmes à Pézenas (34)
  • Contact

Vous êtes sur le blog : http://philosophie.sagesse.pezenas.over-blog.com

  Ce blog est en cours d'enregistrement et de rédaction, il apparaîtra très prochainement dans les moteurs de recherche.

Recherche

Souhaitez-vous participer aux discussions ?

Laissez-moi votre courriel dans la rubrique Newsletter, merci.

Liens